L'oeuvre de

Présentation de l’œuvre

 

Comment dire

Le décor des œuvres de Pinget se polarise très tôt, entre Fantoine, Agapa et Sirancy. C’est dans ce laboratoire faussement naturaliste, où errent en liberté criminels, narrateurs désorientés, voix et traces presque effacées, que Pinget poursuit un travail où l’écriture est toujours recherche, au-delà d’un style, de la constitution d’un sens impossible à formuler de façon satisfaisante : cette entreprise est une exploration constante de nouvelles façons de dire, qui trouvent à s’alimenter aux modèles musical et pictural. Son univers romanesque se constitue d’une suite de récits toujours déceptifs, de trames policières inabouties, reconduites et recomposées à mesure que se déroulent les livres. Toutes sortes de défaillances, de mémoire ou d’information, conduisent un narrateur souvent vieillissant à reprendre inlassablement son travail, à refaire le point, à imiter la Parque bredouillante, comme poussé, malgré l’échec annoncé de l’entreprise, par la nécessité de continuer car « en dehors de ce qui est écrit, c’est la mort » (le Fiston).

Illustration de Robert Pinget

Dessin de couverture de Vocabulaire d'été (poèmes de jeunesse)

Variation

Fondé sur la variation et la « fascination des possibles », le roman pingétien sème le doute et la contradiction sur le déroulement du récit et les images qu’il produit. Dans Passacaille (1969), un meurtre est prétexte à l’histoire : ses circonstances demeurent vagues, inconnaissables. Dans Le Libera, (1968) l’accident de la Lorpailleur est repris et varié à l’envi. Le récit pingétien semblerait se dérouler hors de toute valeur de vérité commune: c’est au service de cette émancipation qu’est placée la parole ragot, cette invérifiable rumeur proche du murmure, présente dans tous les genres abordés, romanesques, radiophoniques et dramatiques.

Contrariant ainsi les réflexes logiques de recherche des causes, d’élucidation et de constitution d’un sens à partir d’une fable cohérente, le récit pingétien s’établit sur d’autres bases : tout redire, dit Monsieur Songe, pour tout renouveler. Il ne s’agit donc pas de dire du nouveau, mais de dire la même chose d’une autre façon, avec l’espoir d’instaurer un beau livre. Dès lors, le récit pingétien se creuse pour accueillir très visiblement toutes sortes d’éléments extérieurs à lui, manifestations de l’inconscient, bribes de souvenirs, citations intra et intertextuelles glissées ici et là, notamment sous la forme de phrases isolées s’appelant d’un livre à l’autre (Que de morts autour de nous…), souvent condensées en allusions incomplètes. Le récit est rythmé et ponctué par ce réseau d’obsessions matricielles, qui fonctionnent comme autant de leitmotive et invitent le lecteur à inventer sa méthode de lecture.

Lire Pinget

La lecture de Pinget, dès lors, obéit moins aux impératifs de l’enquête policière qu’à la logique d’une aventure archéologique. Le lecteur se voit invité à entrer dans le processus de l’écriture romanesque, à participer à la mise en forme d’un roman qui, empruntant les détours du fragment, de la citation et de l’autocitation, paraît (fallacieusement) se composer et se défaire sous ses yeux. Pinget n’a de cesse d’avertir son lecteur: ce qu’il attend de lui est un véritable travail de déchiffrage, qui s’accompagne d’une indispensable écoute sensible. C’est cette paradoxale activité de concentration rêveuse que Pinget requiert de son lecteur: celle au nom de laquelle le narrateur de Théo ou le temps neuf rappelle à l’ordre l’enfant distrait, avec douceur et fermeté.

 

Composition

L’œuvre, par delà des thèmes ou motifs toujours piégés, dit par sa forme même l’aventure de l’écriture, qui est acte d’effacement et de suppression, préalable indispensable à l’avènement d’un possible renouvellement du sens. Pinget est un poète du roman et du théâtre qui, toujours soucieux du polissage de la forme, se décrit volontiers comme un artisan conscient que son atout majeur est moins la fantaisie que la précision : c’est en ce sens que se comprend la formule de Beckett: « Pinget, c’est de l’orfèvrerie ».

L’à peu près
Quand tu regardes avec des jumelles, tu tiens un instrument de précision et tu vois très nette une petite cabane qui serait floue sans jumelles. Aussitôt tu dis : « Tiens, elle ressemble à telle autre, elles sont à peu près pareilles », déjà tu ne la vois plus, dans ton esprit tu la compares à celle que tu crois être avant alors qu’elle est après l’autre cabane. C’est une manie. La vérité c’est les jumelles, la précision, la vraie chose d’avant c’est les jumelles. Il. faudrait dire : «Tiens, ces jumelles sont à peu près la cabane. » Mais tu n’es pas logique, tu sautes les jumelles et la chose d’avant devient la cabane que tu vois, et celle d’après la cabane imaginaire. Tu crois progresser de précision en précision alors que tu régresses, la seule précision c’est celle que tu as entre les mains. Toujours ce futur loufoque, à cause des comparaisons. Le faux futur, puisqu’en inversant les termes tu t’empêtres dans des vieilleries.Le mieux serait de ne jamais comparer. On serait sûr d’aimer comme il faut.

Mahu ou le matériau

Illustration de Robert Pinget

Flyer accompagnant la parution de Cette voix (1975)

Son entreprise d’écriture, qui prend la mesure de la fin des grands récits et des figures d’autorité qui lui est concomitante, ne fait pas pour autant table rase des grands modèles du passé. Son art procède du recyclage et de la saisie antécédente: le futur y régit le passé, précise-t-il. De la sorte, son œuvre, toujours en devenir, demeure adossée aux grands modèles de la tradition littéraire occidentale, de la Bible à Saint Augustin, Virgile, Cervantès, et se déploie dans une radicale, séduisante et dynamique intempestivité.

Evolution

Les cinq premiers romans de Pinget (Entre Fantoine et Agapa, Mahu ou le matériau, Le Renard et la boussole, Graal Flibuste, Baga) sont d’un écrivain privilégiant ce qu’il nommera la fantaisie, une écriture qui, sans dédaigner les effets de provocation et de loufoquerie, s’abandonne aux apories de la pensée logique et orchestre les bavardages cocasses d’innombrables parleurs, tout en accordant une attention particulière à la qualité rythmique des diverses paroles énoncées, ainsi qu’à la cohérence d’ensemble de ce qu’il appellera, dans la postface du Libera (1968), le ton de chacun de ses romans qui constituera une de ses marques stylistiques. Très tôt, les textes se trouvent ponctués d’adresses au lecteur (je te cherche comme l’aveugle le bord du trottoir). Une écriture qui, empruntant la forme romanesque, s’engage dans une direction exactement opposée à celle de ses premiers poèmes à coloration symboliste. Pinget manifeste alors deux motivations d’appartenance nouvelles, d’une part à la lignée des créateurs insolents et antibourgeois, des Jules Supervielle, Max Jacob ou Henri Michaux, d’autre part à la tradition des grands romans ironiques, expérimentaux et spéculaires: Don Quichotte, Jacques le Fataliste, Paludes.

Le Fiston (1959) obéit à un principe de composition simple et fondé sur la reprise. Une assez longue exposition rassemble les principaux personnages assistant à l’enterrement de Marie Chinze, la fille du cordonnier. Puis le cadre se resserre sur Levert, solitaire mélancolique ressassant les motifs du départ de son fils et se déplace sur des personnages secondaires tous liés de façon motivique au fils disparu, parmi lesquels Georges Trapaz, l’artiste peintre, double décalé et parodique de Pinget lui-même.

Dans le roman suivant, Clope au dossier (1961), Pinget se propose de figurer les trois âges de la vie, enfance, maturité et mort, faisant écho à sa manière au projet beckettien de Comment c’est. Ce projet est diffracté en courtes cellules narratives centrées sur des personnages (Simone Brize et son enfant, le juge Pommard, le vagabond Clope, l’huissier, les vieux Pommard et Toupin) par une composition souple qui les associe entre elles par un événement symbolique central, un coup de feu entendu par tous les personnages, anticipant sur le sujet (et l’ennemi) principal des grands romans de sa dernière manière, de Cette voix à L’Ennemi : la ligne inexorable du temps et la création de temporalités imaginaires qui s’ y associent et s’y opposent.
C’est à cette période que Pinget s’essaye au théâtre : il tirera de ces deux romans deux pièces, Lettre morte et Ici ou ailleurs et une pièce radiophonique, La Manivelle. Dix ans plus tard, en 1971 et 1973, il  reprend en la complexifiant la manière de L’Hypothèse, en publiant et faisant jouer Identité et Paralchimie, deux étranges tentatives de théâtre performance où Pinget s’efforce de faire saisir dans la lumière de la scène le processus de création artistique par le détour de la fable alchimique. Six pièces radiophoniques sont rassemblées dans Un testament bizarre, paru en 1986. Avec Autour de Mortin (dialogues, 1965),  et Nuit, le corpus des œuvres que Pinget écrit pour la radio constitue une sorte de bloc noir, déjà partiellement exploré mais encore largement énigmatique.

L’Inquisitoire (1962), par lequel Pinget a accédé à la notoriété, est l’Ulysse de la production pingétienne. Jean-Claude Liéber observe que Pinget emprunte à l’avant-dernière partie du roman joycien son principe de composition. Ce roman fleuve composé remarquablement vite, en six mois, se présente comme un foisonnant discours à deux voix, l’une  » blanche  » des questionneurs, l’autre, bredouillante et sensible, de l’interrogé, le domestique des riches propriétaires du château de Broy. Ce vieillard presque sourd est sommé de répondre aux questions des inquisiteurs relatives à la disparition soudaine d’un secrétaire. Mais cette binarité de surface libère une pluralité de tonalités, une diversité de régimes, réticences et sautes d’humeur du  » parleur « , qui hésite et radote, puis soudain entreprend des narrations descriptives d’une précision hallucinée, aiguillonnées par la recherche éperdue d’un trouble secret. Ce secret est comme retenu par le vieillard, qui se trouve tantôt comme frappé d’une suspecte amnésie, tantôt saisi d’une hémorragique hypermnésie. L’Inquisitoire est construit selon le principe d’une progression à thème linéaire, propice à des amplifications et à une logique de la circulation et de la circularité. Alternant avec la narration descriptive de tout un monde social en évolution, la description du château de Broy, de ses salles et de l’immense musée imaginaire qu’elles contiennent, est effectuée avec une précision d’autant plus saisissante que le narrateur ne peut s’appuyer sur un savoir culturel élémentaire qui en faciliterait la description :
Décrivez
un immense tableau c’est des dieux mythologiques assis sur des nuages une grosse femme qui tend les bras vers un soldat en bas qui est en train de se tordre le pied sur une branche d’arbre il trébuche en la regardant, elle a à côté d’elle un homme qui lui tient l’épaule d’une main de l’autre les rênes d’un char à quatre chevaux qui s’envolent en tournant sur la gauche vers un bout de ciel avec juste la place pour de petits anges à gros derrière qui font la chaîne jusqu’à une autre bonne femme sur le nuage, elle a plein de fleurs sur la tête et une mandoline qu’elle tient du bout des doigts on dirait qu’elle veut la laisser tomber sur le soldat d’en bas c’est fait par un boucher paraît-il célèbre à l’époque


Traité du rythme pingétien, L’Inquisitoire est un modèle de virtuosités musicales et narratives. « Ton livre m’a énormément impressionné et ému, lui écrira Beckett. C’est une étreinte de l’être dont toi seul es capable ».

Dessin illustrant la pièce Le Bifteck

Les romans qui suivent L’Inquisitoire sont toujours composés selon le principe baroque de la variation musicale et de la démultiplication des voix comme en témoigne la forme dense et complexe du Libera (1968). Cependant, l’écriture obéit progressivement à un principe de dépouillement. Ainsi le projet existentiel de Quelqu’un (1965) qui, n’était la distance perpétuellement marquée par l’humour, s’apparenterait à La Nausée, reste entièrement localisé dans une pension provinciale et à ses alentours immédiats. Comme si Pinget travaillait à rebours de son initiale tendance à la prolixité, lieux, paroles et régimes narratifs se trouvent désormais soumis à un contrôle de plus en plus strict.

A partir de Passacaille (1969), les œuvres se présentent sous l’apparence (fallacieuse) de « works in progress » que le lecteur serait invité à compléter: elles sont en réalité, de plus en plus ouvertement, conçues par Pinget comme des puzzles fragmentaires comme en témoigne le découpage en paragraphes numérotés de L’Apocryphe (1980) et L’Ennemi (1987). Cette forme ouverte de composition s’accompagnait, dans les premiers ouvrages, d’une démultiplication des repères; les noms de personnages, repris d’un livre à l’autre, donnaient lieu à d’infinies variations sérielles (Mortin, Marin, Mortier) et les lieux étaient éminemment mouvants. Mais les derniers romans, de Passacaille à L’Ennemi, inversent la tendance initiale à la prolifération. Ils se resserrent sur des personnages indiquant des relations sociales (maître et domestiques), affectives (Mortin et son vieil ami le Docteur), ou familiales (les neveux et nièces). L’univers fictionnel tend ainsi à se restreindre à quelques relations de base, tandis que le travail sur les temporalités et le déroulement du récit paraissent placés au service d’un propos symbolique. Ainsi, les romans se construisent le plus souvent autour d’une scène fondatrice: meurtre symbolique dans Fable (1971), séjour dans un cimetière et rencontre libératoire avec Théodore dans Cette voix (1975), image magique du mandala dans L’Apocryphe. Le dispositif des romans de cette période renvoie de façon insistante à l’hypothèse d’une cohérence symbolique possible, tout en invitant le lecteur à se défier de tout esprit de sérieux par de multiples effets d’inattendu, de distance comique et de rétractations.

Que nous n’ayons pas encore trouvé une phrase, depuis le temps, pour nous en passer de la nature, une phrase qui retienne tout ensemble, on la dirait le matin 1’estomac plein jusqu’au soir où devant le coucher du soleil on la redirait la bouche pâteuse, plus besoin de sommeil ni de plaisir, phrase nourrissante, apaisante, la panacée, en désherbant le pré, en lavant le Z des autres, alimentaire, potable, éclairante, jusqu’au jour …

Passacaille

A partir des années 1980, Pinget publie en marge de ses grands romans plusieurs petits textes fragmentés et aphoristiques rassemblés sous la catégorie des Carnets de Monsieur Songe: (Le Harnais, Charrue, Du Nerf), dont le plus célèbre demeure Monsieur Songe (1982), ironique méditation philosophique, dont le contenu trompeusement léger révèle bien des paradoxes sur les fatigues du travail de mémoire et les troubles engendrés par les différents états de la conscience. Sortes de miniatures pseudo moralistes derrière lesquelles se profile un Vauvenargues, ces ouvrages qui s’adressent indistinctement au cœur ou à l’esprit prennent logiquement place à la fin d’une œuvre qui tend de plus en plus à associer éthique et esthétique.

J’ai fait part à mon neveu dit monsieur Songe de mes doutes au sujet de mes notes. Il m’a répondu rassure-toi, aucune importance, l’essentiel est de les avoir rassemblées, tu t’y retrouves toi-même tel que tu es, sans égard pour personne, c’est un réconfort qui en vaut bien un autre. Et il est retourné dans sa chambre où il prépare un topo sur les sources du petit roman publié autrefois par Latirail, un plumitif de la région. Son assiduité à ce travail m’étonne d’ailleurs, je n’avais rien trouvé d’extraordinaire audit roman lorsqu’il parut mais mon neveu m’assure qu’il contient en germe bien des principes de la littérature d’aujourd’hui. Ce pauvre Latirail aurait été étonné tout le premier d’avoir pondu rien de pareil. Je le revois à cette époque, et la Lorpailleur et le postier Sinture, tout notre petit monde bien pensant que la mouche littéraire, on ne sait comment ni pourquoi, avait piqué.

Monsieur Songe

Perspectives

Il reste à prendre la mesure d’un travail dont ce n’est pas le moindre mérite que d’avoir pris en compte des préoccupations fondamentales de la modernité, parmi lesquelles figure en bonne place l’actualisation ou la péremption ds systèmes de représentation et de modèles culturels du passé. Autre mérite, que d’avoir tenté de figurer la complexité des données de la conscience, notamment de la perception des temps humains, de ceux qui traversent la conscience du sujet et de ceux logés dans la matière en travail ; de ceux, créateurs ou destructeurs, qui abolissent la mémoire ou permettent sa sédimentation. Ce sont là des enjeux majeurs des œuvres romanesques de la dernière manière, de Passacaille (1971) à L’Ennemi (1987), et de ses ultimes pièces de théâtre, Identité (1971) et Paralchimie (1973).

Les étapes suivantes ont, à ce jour, rythmé la vie de la recherche autour de l’oeuvre de Pinget:

– En 1997, année de la mort de Pinget, un colloque international a été organisé à Tours par Jean-Claude Liéber et Madeleine Renouard. Les actes de ce colloque ont été publiés en 2000 aux Editions Jean-Michel Place sous le titre Le Chantier Robert Pinget
– En 2001, un colloque s’est tenu à Genève, en présence d’Alain Robbe Grillet et de nombreux spécialistes de l’oeuvre
– En 2002, les manuscrits de Robert Pinget ont été déposés par Claude Chaillet à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet
– En 2006, un numéro de la revue Europe a été consacré à Robert Pinget, sous la direction de Nathalie Piégay-Gros.
– En 2009, un colloque international s’est tenu à l’université Paris-Diderot et à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, sous la direction d’Anne Herschberg, Martin Mégevand et Nathalie Piégay-Gros. Les actes de ce colloque ont été publiés en 2011 aux Presses universitaires de Vincennes sous le titre Robert Pinget, matériau, marges, écriture.
– En 2011, une soixantaine de livres annotés de la main de Robert Pinget ont été déposés à la Bibliothèque municipale de Tours. Une journée d’études a eu lieu à cette occasion.

Durant cette période, plusieurs inédits ont vu le jour et d’importants travaux ont été consacrés à l’oeuvre de Robert Pinget, dans le cadre d’études monographiques ou comparées. La richesse et de la diversité des travaux sur Pinget ne se limitent pas à la France: la Grande Bretagne, notamment, joue un rôle important dans la connaissance de l’oeuvre. Pour un panorama des travaux sur l’oeuvre de Pinget, le lecteur est invité à se reporter à la rubrique Côté recherche du présent site. Une vingtaine d’articles à ce jour, en français et en anglais, y sont consultables ainsi qu’une bibliographie régulièrement mise à jour.