Articles - Robert Pinget

Martin Mégevand, université Paris 8

 

 

 

Le laboratoire central de Robert Pinget
 

 

Il juge indécente la curiosité qu’ont certains érudits
des retouches et ratures dans le manuscrit d’un auteur.
Robert PINGET, Le Harnais

N’en déplaise à Monsieur Songe, à qui Pinget prête les mots cités ici en épigraphe, il peut valoir la peine de risquer l’indécence. De l’exploration des dossiers de genèse et des inédits de Robert Pinget mis désormais à la disposition des chercheurs à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, nous pouvons en effet espérer tirer au moins trois bénéfices évidents. Tout d’abord, on espère éclairer la partie éditée par l’étude des différents états des manuscrits mais aussi par celle des œuvres abandonnées afin d’établir une reconstitution des traits fondamentaux qui constituent le parcours esthétique de Robert Pinget. Il s’agirait moins de traquer certains aspects de la psychologie de la création, tels que les rôles joués par l’autocensure ou la sublimation, que de repérer les stratégies d’écrivain, notamment le rapport aux modèles et la défiance à l’égard des tournures empruntées. Le deuxième bénéfice attendu est de pouvoir composer un nouveau paysage de la production de Robert Pinget, où apparaissent de nouveaux liens logiques et formels entre les œuvres publiées : le nombre de textes de Pinget demeurés inédits est encore, à ce jour, considérable, puisqu’il se constitue au bas mot de sept dossiers de genèse d’épaisseur et de cohérence variables, pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines de feuillets . Le troisième bénéfice est lié aux deux premiers par un rapport de conséquence : il s’agit d’établir des hypothèses sur le « laboratoire central » de l’écrivain . Continuer la lecture »

Madeleine Renouard, Birkbeck College, London

 

Robert Pinget ou Le maître du mystère

Ab ovo

 

Quelle pièce vient, avec L’Ennemi, s’ajouter au dossier pingétien ? Question à la Maigret pour signaler ce que le titre induit chez le lecteur comme poursuite, comme attente, et que Calvino précise en ces termes : « identifier l’ennemi à expulser, c’est aussi le mécanisme du roman policier »[1]. Pinget dit avoir « foiré » dans le genre du polar, mais en dépit de cet « échec », la lecture syntagmatique du texte est orchestrée selon les lois du genre. Drame(s), affaire(s) criminelle(s), cambriolage(s), voles), viol(s) … il y a eu ; victime(s) et coupable(s) on peut chercher. Recherches et enquêtes sont déclenchées pour que des liens soient établis par des témoins « à. confondre », entre des faits « contradictoires ». Un opérateur énigmatique soumet les faits à l’épreuve de la véridiction et tente de saisir les acteurs dans leur faire et non dans leur paraître.
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Jean Verrier, université Paris 8

 
La traversée des médias par l’écriture contemporaine : Beckett, Pinget
 

Au Moyen Âge, la voix est le seul «mass medium» rappelle Paul Zumthor dans un article récent : «Tout texte poétique ou fictionnel, des IXe-Xe siècles jusqu’au XIe au moins, a transité par la voix, et ce transit ne fut pas aléatoire. Même composé par écrit […l le texte comporta […] une intervention déterminante […] : l’intention de se dire […)[2].» Aujourd’hui la voix, relayée par la machine, reste un moyen de communication de masse. Elle anime la littérature au magnétophone, le théâtre radiophonique. Mais la machine permet l’absence du corps et le différé, et crée ainsi des «genres» nouveaux. Et l’écriture, que devient-elle ? L’écriture contemporaine n’est plus seulement traversée par «l’intention de se dire» (ou par celle de se montrer dans des corps et un espace comme au théâtre), elle est aussi travaillée par l’intention de se montrer dans des images animées et différées qu’accompagnent des voix enregistrées, avec toutes les combinaisons possibles. Si bien que l’écriture contemporaine traverse les médias autant qu’elle est traversée par eux. Continuer la lecture »

Nathalie Piégay-Gros, université Paris-Diderot

 

Le récit mélancolique de Robert Pinget

 

L’écriture dans les romans de Pinget est affaire de vieillard fatigué par la vie, moqué par les voisins et les domestiques, hanté par les morts qui rôdent autour de lui, tel le personnage trouvé raide dans le pré (L’Apocryphe), sur le tas de fumier (Passacaille), sur la tombe du cimetière où « l’écrivain » autrement appelé « vieux scribouillard » ou « maniaque » aime à se promener. « Du nerf », soupire le narrateur, à qui l’écriture est aussi difficile que nécessaire ; mais sitôt cette injonction proférée, l’écriture est menacée par le « à quoi bon » du mélancolique. … Continuer la lecture »

Martin Mégevand, université Paris 8

 

Un Testament bizarre : la victoire précaire du récit de vie [1]

 
Pour Robert, ce fragment d’un travail finissant
 
A force de faillite la folie s’en mêle. A force de débris. Vus n’importe comment n’importe comment dits. Crainte du noir pur. Du blanc pur. Du vide. Du silence. Qu’elle disparaisse. Avec le reste. Pour de bon. Et le soleil. Et la lune. Et Vénus. Plus que le ciel noir. Que terre blanche. Ou inversement. Plus de ciel ni de terre. Finis hauts et bas. Rien que noir et blanc. N’importe où partout. Vides. Rien d’autre. Contempler cela. Et plus un mot. Rendu enfin. Du calme.

Samuel Beckett, Revue Bas de casse, n°2, 1980

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Stephen Bann, University of Kent (UK)

L’APOCRYPHE OU LA LOI NOUVELLE

Article paru dans la Revue de Belles Lettres, 1982 n°1 « Robert Pinget », Genève, p.45-58

Ces dernières années, on a pu observer une convergence entre trois domaines d’étude qui, traditionnellement, étaient restés distincts dans l’éventail des sciences humaines : je veux parler des domaines de la critique littéraire, de l’histoire de l’historiographie et de la philosophie de l’histoire.

Des critiques littéraires se sont mis a examiner l’arrière-plan des postulats culturels en fonction desquels le texte littéraire acquiert ses significations. De Shklovsky à Frank Kermode, de nouvelles questions ont été posées. Comment par exemple, rendre compte du fait que la fin d’un roman nous semble satisfaisante et qu’elle a pour nous un sens ? Comme Kermode le suggère lui-même, en paraphrasant Hillis-Miller, cette question des fins de roman pourrait nous reconduire, inévitablement, à la relation entre le fait narratif et le fait historique : Il se pourrait que le maintien de la croyance selon laquelle un récit peut laisser voir en transparence des faits réels suppose l’acceptation d’une culture qui impose ses propres conditions, y compris ses « téléologies non-examinées » et son sens des fins… .
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Cécile Yapaudjian-Labat, université d’Orléans

 

L’impasse: à la recherche de la boulette perdue.

Etude de Quelqu’un de Robert Pinget, publiée dans les Cahiers de l’Université de Perpignan – L’Impasse, textes réunis par N. Solomon, n° 41, PUP, 2012, p. 145-161.
 

Dans Quelqu’un, roman paru en 1965, le narrateur est copropriétaire, avec son ami Gaston, d’une pension de famille minable, en banlieue, près d’une usine polluante : faut bien « pouvoir bouffer » ! Les deux hommes partagent ainsi l’existence de leurs pensionnaires – veuves, vieilles filles, commis célibataire, petits couples étriqués –, de deux bonnes et de Fonfon, un jeune idiot qu’ils ont recueilli. Botaniste à ses heures, le narrateur rédige « [s]on manuscrit, enfin ce qu'[il] appelle [s]on manuscrit».La nuance restrictive est notable : en effet, il s’agit plutôt de petites notes éparses. À l’ouverture du roman, il vient de perdre une de ces notes et se lance à sa recherche. Cette quête va s’accompagner de la nécessité de reconstituer sa journée dans un récit auquel le narrateur s’est déjà essayé en vain et qu’il ne cesse de reprendre. Continuer la lecture »

Stephen Bann, University of Kent, UK, 1971

Robert Pinget : the end of a modern way

Article paru dans la revue 20th Century Studies n°6, « Directions in the nouveau roman », University of Kent, impr. The Dolphin Press, Brighton, December 1971

Jean Ricardou’s recent article Nouveau Roman Tel Quel has the appearance of almost mathematical precision. Two works from Robbe Grillet and Pinget, as representatives of the new novel, are juxtaposed with two works by Philippe Sollers and Jean-Louis Baudry, members of the Tel Quel group. A programmatic sequence is obtained through the discussion ‘Of such related concepts as ‘Death of the fictional character’ and ‘Coming of the grammatical character’. The conclusion is unequivocal:

L‘activité du Nouveau Roman est redoublée par celle de Tel Quel. L’une subvertit la catégorie de personnage et l’autre l’abolit. L’une tend à formaliser sa fiction et l’autre, plus violemment, sa narration. L’une détourne contre lui-même le procès de représentation et l’autre l’abolit. Continuer la lecture »

Jean-Patrice Courtois, université Paris Diderot

 

Robert Pinget, La Fissure précédé de Malicotte-la-Frontière, éd. Clothilde Roullier, MetisPresses, 2009 et Mahu reparle, éds. Martin Mégevand et Nathalie Piégay-Gros, Editions des Cendres, 2009.
recension parue dans la revue Europe, 89e année — N° 981-982 / Janvier-Février 2011

 

Des trésors de la Bibliothèque Jacques Doucet nous sont parvenus trois textes inédits de Robert Pinget, publiés en deux livres. Et ce ne sont pas seulement des textes nécessaires aux spécialistes ou aux amateurs engagés, mais à tous les lecteurs qui veulent découvrir Robert Pinget ou, du moins, accompagner leur découverte de textes plus rares. Continuer la lecture »

Martin Mégevand, université Paris 8

 

Une peinture autour des mots
note publiée dans L’avant-scène théâtre, n°1107 1er mars 2002

 

Le quatrième roman de Robert Pinget, Graal Flibuste, s’achève sur la description d’une porte gigantesque en forme d’arc de triomphe. A cet endroit, le manuscrit original de l’œuvre s’orne de l’immense dessin d’un arc, dont le format prolonge en hauteur la page d’écriture comme un dépliant que le lecteur découvre progressivement. Les œuvres graphiques et picturales de Pinget sont un peu à l’image de ce dessin : constituées comme à la hâte, dans une liberté insolente, résultant d’une poussée soudaine de la créativité, mais toujours en marge de son travail d’écrivain. Continuer la lecture »