Le Couloir

Toute réflexion faite j’ai dit à Mademoiselle je m’étiole et elle a pris l’air étonné, habitude hypocrite, je sais qu’elle n’est pas étonnée depuis le temps qu’elle m’observe et qu’elle attend la chute, c’était à dessein que feignant la tristesse j’ai dit je m’étiole pour savoir où elle en était à mon propos, or je sais, elle attend toujours. Elle a donc pris l’air étonné et elle a répondu allons allons un peu de nerf, ne vous laissez pas abattre, voyez votre voisin lui on peut dire qu’il est à plaindre mais vous voyons soyez raisonnable, avec la gourmandise de qui savoure un baba. Circonstances de ma rencontre avec Mademoiselle.

Très ordinaires. Je traversais le couloir, ce boyau qui n’en finit pas et ciré à pierre fendre si j’ose dire, pas un jour que quelqu’un ne se flanque par terre, n’importe qui de bien constitué ne peut s’engager là sans se contracter de partout et bien entendu les semelles et talonnettes antidérapantes sont prohibées, elles font paraît-il des marques sur le parquet. Je m’engage donc dans le couloir en sortant de ma chambre, il devait être dix heures vingt-huit, je m’étais rassemblé sur le pas de ma porte, que rien ne cloche, de l’équilibre, j’avais à transporter un petit paquet de sucreries ficelé par mes soins pour ma nièce mais je tiens à traverser le couloir les mains libres, me sens plus en sécurité, de sorte que le colis était fixé au deuxième bouton de mon paletot, un rase-pet qui me vient de mon père. Mon chapeau sur le crâne, j’aurais à sortir tout à l’heure, la poste, mais projetais de m’arrêter dans le hall où se trouveraient peut-être des connaissances avec qui bavarder, j’ai toujours aimé la conversation. Me voilà donc prêt à la traversée. Je me lance. Pas à pas, jamais trop prudent.

Ne pas s’embarquer à la légère.

Ne pas vouloir péter plus haut que son rase-pet.

A propos de ma chambre elle a neuf mètres carrés déduction non faite de l’armoire, du lit, du lavabo, de la table, du fauteuil et de l’étagère, autant dire qu’on s’y tourne difficilement, elle donne par une fenêtre à guillotine sur une cour sans soleil mais très propre, la concierge est scrupuleuse et le propriétaire doit être en cheville avec un entrepreneur, les façades sont périodiquement ravalées, le blanc est moins triste que le gris, n’empêche que la vue est malgré tout lassante. A propos de l’étagère elle est Second Empire, j’y aligne les bibelots suivant un ordre immuable, des tabatières, des petits vases, des miniatures, des figurines, il m’arrive encore de réagir certains soirs contre cet ordre et d’en changer mais je ne peux m’endormir sans revenir à l’immuable, des heures passent ainsi à retourner au statu quo. Me voilà donc prêt à la traversée.

Je n’avais pas fait deux pas que je croise Mademoiselle. Je stoppe par galanterie. Elle me sourit. Je dis quelque chose d’aimable. Elle répond. Je réplique avec l’air qu’on sait. Elle duplique avec l’autre.Nous poursuivons nos chemins.

Jusque-là rien que d’ordinaire.

Ce qui l’est moins est l’autre aspect de cette rencontre.

Mademoiselle a été impliquée il y a pas mal de temps dans une affaire de moeurs où S n’était pas étranger, ils ont été complices, on n’oublie pas ces choses là et malgré la complète transformation de Mademoiselle depuis ces turpitudes, une véritable expérience mystique qu’elle a faite et qu’elle poursuit, ils ont parfois encore, lui du moins, le sentiment de n’être pas coupés l’un de l’autre, difficile de faire le point, elle est devenue une sainte et lui est resté ce qu’il était, quitte à considérer que la sainteté de Mademoiselle n’est pas encore ce qu’elle devrait être puisque la simulation elle y recourt comme on vient de voir sans qu’on puisse en inférer qu’il s’agisse à chaque fois d’un pieux mensonge.

Qu’on imagine S la main droite appuyée au mur pour plus de sécurité, la gauche pendante mais agitée d’un faible tremblement voire de saccades comme d’un balancier pour rétablir l’équilibre qu’il croit perdre à chaque instant, un pas, un autre, un arrêt, un autre pas, que d’appréhension, que d’humilité.

Ce petit paquet ficelé n’était pas une encombre puisque accroché à un bouton, néanmoins il le voyait, il le sentait, impossible de n’y pas penser, pouvait suffire à le faire trébucher, le parquet venait d’être ciré,il se faisait la réflexion de ne plus sortir le matin, d’attendre l’après-midi, un pas, un autre, un arrêt, cette fois le colis est responsable, l’idée de sa nièce en train de l’ouvrir, sa reconnaissance.

Ne pas courir deux lièvres à la fois.

Il s’est assis sur le premier banc contre le mur pour penser à sa nièce, mais la nature est imprévisible, c’est l’image de Mademoiselle qui s’est présentée.

Notre analyse des dispositions de celle-ci à son égard n’est pas entièrement fausse, si la sainteté l’occupait tout entière elle n’attendrait pas de le voir flancher, qu’est-ce qu’elle espère, personne ici n’est au courant de sa vie passée et ne pourra jamais l’être pour diverses raisons qui seront dites s’il y a lieu, être débarrassée d’un témoin ne peut donc pas motiver son attente, d’ailleurs lui n’aurait pas intérêt à parler vu leur connivence ancienne si la fantaisie l’en prenait, de surcroît s’il ne passe pas pour un saint auprès des autres eux le considèrent en tout cas comme gâteux.

Qu’est-ce qui préoccupe Mademoiselle.

Il en était là de ses réflexions comme on dit quand l’idée de la fenêtre s’est imposée, capricieuse nature, il l’avait à sa droite, elle éclairait le mur d’en face ainsi que les suivantes à intervalle régulièrement occupé par un banc.

Essayer de comprendre pourquoi ces fenêtres qui ouvrent sur un jardin sont trop haut placées pour le donner à voir, qu’elle intention il y a là derrière, ç’aurait été si simple de leur trouver la bonne hauteur et de mettre les bancs devant.

Crainte d’y découvrir une intention perverse, je dois me raisonner.

Il lui a dû lui arriver au cours de ses haltes dans le couloir de rêver à ce jardin en lui tournant le dos car il a dans l’esprit des repères parmi les allées qu’il voit bordées par des bancs, des pauses à l’ombre des arbres, des éclats de lumière, autant de représentations sublimées de l’aspect du couloir.

Divine analyse comme disait l’autre, qu’est-ce qu’il ferait sans elle à qui il n’arrive plus rien.

Sa nièce mon Dieu si elle le voyait, elle le croit entouré de prévenances, installé comme un pacha, riche et radin, bref l’image que chacun se souhaite en l’esprit des autres, ce qui fait qu’elle lui fiche la paix ou plutôt qu’elle la lui ficherait s’il était tel qu’elle l’imagine, hélas il ne l’est pas et sa présence lui manque mais il ne fera pas un geste pour la détromper au contraire, ce paquet de sucreries qu’il envoie périodiquement est pour la confirmer dans son erreur et non pour lui être agréable, elle n’a aucun plaisir à l’ouvrir se disant qu’il est bien toujours le même.

Je me leurre en pensant à elle avec tendresse dit S mais ma nature est ainsi faite qu’elle oublie ce que je redoute au moment où j’ai besoin de réconfort, ainsi souffrais-je doublement de ma situation ou triplement, je ne compte plus.

Mode d’achat des sucreries.

Toujours le même. Il ouvre au fond de son armoire le guichet qui donne sur la chambre de son voisin lequel dort en général. Il lui chante l’air de la Belle Endormie et l’autre se réveille ou pas. S’il n’a pas de chance après quelques minutes S referme le guichet et il appellera plus tard. Son voisin l’a prié de ne jamais l’éveiller autrement, il risque une attaque de nerfs. S’il ne dort pas ou s’il s’éveille S entame un long monologue mis au point par l’autre et qui doit le préparer à répondre. Ce texte est ennuyeux au possible, nullement direct, plein d’incidences. Il y est fait mention d’une contrée au beau temps perpétuel, d’une mer bleue, de végétation luxuriante et de créatures qui se dorent sur les plages. On passe ensuite à ce que le voisin appelle le temps mystique, un conseil de Mademoiselle, sorte de méditation sur l’âme puisée dans des manuels de qualité semble-t-il inférieure et dont on peut se demander s’il s’y agit de morale, de théologie ou de sexualité. Puis insensiblement on aborde le domaine des réalités terrestres mais avec tant de périphrases qu’il pourrait bien y être question d’autre chose, l’auteur dit que non, S ne sait pas. L’essentiel est que ce passage amène celui des santés réciproques, mauvaises une fois pour toutes, et finalement la mention par l’éveilleur de l’heure exacte, seul point variable du monologue .Il lui arrive en effet de s’y prendre le matin ou le soir pour sa commande, il tient à ce semblant d’indépendance. Puis il fait sa requête. Le voisin consulte alors longuement l’annuaire du téléphone, soit qu’il y prenne plaisir, soit qu’il y mette un brin de mauvaise volonté, il est de tempérament jaloux et les folies de S l’indisposent peut-être. Pas impossible qu’il sache le numéro par coeur depuis le temps mais l’éveilleur aurait mauvaise grâce à lui faire une remarque. Enfin il téléphone et il commande. S passera prendre son paquet dans la journée ou le lendemain.Il raccroche en disant la prochaine fois je ne serai plus de ce monde, à quoi l’autre répond allons allons un peu de nerf, ne vous laissez pas abattre, voyez votre voisin lui on peut dire.

Et dans la journée ou le lendemain S se rend à la confiserie selon le mode sus-indiqué qui commence par la traversée.

Ficelage du paquet.

Puis l’expéditeur se met en devoir de ficeler le paquet pour la poste.

Il a une réserve importante de papiers d’emballage, de papiers de Noel , de papiers peints, ces derniers peuvent servir à l’emballage du dessous quoique cassants, ils sont si jolis. Des tombées données par une entreprise connue de la place. Les ficelles sont dans le tiroir de l’armoire derrière les chaussettes, avant les boules de gomme. S adore les boules de gomme et il a peur que Mademoiselle s’il lui prenait fantaisie de fouiller sa chambre pendant son absence à la poste ou chez le confiseur ne les découvre, il a souvenance qu’elle en est friande aussi.

Il s’installe à sa table.

Un mot de ses ficelles. Tout ce qui lui tombe sous la main, ficelles de chanvre, de coton, de papier, de plastique, de raphia, tout. Où il les trouve. Les poubelles. S fait les poubelles. Lorsqu’il est dehors, vieille habitude qui lui vient des relations qu’il avait de son temps, il en a eu grand Dieu de toutes sortes qui cultivaient par force de gentilles manières comme celle-là. Le temps des poubelles, qu’il est loin et comme il le regrette, les faire seul est bien insipide. Devenu cacochyme et gâteux, sans plus d’espoir que de ficeler le paquet de sa nièce, qu’on imagine, lui qui a eu une vie mais on se pincerait pour y croire.

Il s’installe à sa table.

D’abord l’emballage.

Vous prenez une boîte de bonbons rectangulaire que vous posez sur une feuille de joli papier plus grande de six à six fois et demie que la base de votre boîte. La feuille doit être placée dans le sens de la hauteur par rapport à vous-même alors que vous y placez la boîte en largeur. Ne la posez pas au milieu de la feuille mais légèrement décalée contre vous donc vers le bas de la feuille que vous rabattez sur la boîte de telle sorte qu’il arrive presque au bord opposé de celle-là. Si vous avez prévu trop grand le pan à rabattre tirez de la main droite la feuille vers le haut en maintenant la boîte de la main gauche, si trop court déplacez la boîte vers le haut. Vous rabattez alors le pan d’en face en retroussant son bord comme on fait d’un drap en tête du lit de façon à former au milieu de la boîte une mince bande décorative. Vous prenez la boîte de deux mains en maintenant bien le papier et vous la tournez carrément sens dessus dessous pour éviter l’inconvénient qui sera signalé. La boîte une fois retournée vous faites glisser vos médius du centre de la boîte l’un vers la gauche et l’autre vers la droite jusqu’en bas des côtés de manière à bien tendre le papier. Appuyez fortement en descendant le long desdits et arrivé contre la table repoussez en arrière à l’aide de vos pouces les deux bords inférieurs de la feuille qui forment deux plans verticaux en biseau. Vous remplacez alors vos médius par vos pouces pour maintenir les rabats et de ces mêmes médius vous tirez à vous les deux biseaux du haut en les plaquant bien contre la boîte. Vous marquez soigneusement les plis en appuyant. Vous avez ainsi formé de chaque côté de la boîte deux triangles de papier ou deux trapèzes si votre feuille n’avait pas la dimension voulue. Vous rabattez ensuite ces triangles vers le haut contre les côtés puis leurs pointes contre la grande surface et les maintenant des deux mains vous retournez la boîte à l’endroit. Le premier emballage est terminé. Quant à l’inconvénient à signaler il serait le suivant. En ne retournant pas la boîte au moment voulu si vous rabattez les triangles vers le haut leurs pointes viendront mordre sur le dessus de la boîte et détruiront l’effet décoratif de la bande, chose qui ne pourrait être évitée que si ces triangles n’étaient que des trapèzes et à condition que ces derniers soient de hauteur égale à celle des côtés de la boîte. Outre la difficulté de prévoir exactement cette hauteur en employant une feuille de dimension réduite il est beaucoup préférable de vous habituer à l’emploi d’une feuille de format indiqué plus haut car l’emballage sera plus résistant si vous n’en prévoyez pas un second. Un paquet ordinaire peut en effet ne requérir qu’un seul emballage. Si au contraire toujours en supposant que vous ne retourniez pas la boîte vous rabattez vos triangles vers le bas donc sous la boîte ces rabats n’étant pas d’une pièce mais pliés en deux les bords du papier resteront apparents ce qui nuit à la netteté et à la solidité même de votre travail. La bande décorative par contre dans le mode préconisé joue également un rôle de consolidation.

Votre emballage une fois terminé en joli papier vous prenez un feuille de papier plus résistant et procédez à un second emballage selon le même mode. Et vous passez au ficelage.

Mais S n’a pas professionnellement mis au point cette opération. Le système du noeud coulant en particulier lui échappe. Il exécute donc un ficelage amateur avec double retournement de la boîte en ayant soin de passer l’un des bouts de la ficelle, après le second retournement, sous la branche supérieure du signe plus formé par la ficelle sur le dessus de la boîte et sous sa branche gauche de manière à maintenir ensemble les quatre branches avant de nouer une première fois la ficelle. Il pose alors son médius gauche sur le noeud pour bien le plaquer contre la boîte et exécute des doigts qui lui restent un second noeud puis parfois un troisième quand ce n’est pas un quatrième et un cinquième, suivant son humeur du moment. Sa nervosité lui fait en effet prévoir des accidents de déficelage, il imagine son paquet défait dans un sac postal, sa boîte ouverte et tous ses bonbons au fond du sac si ce n’est dans le ruisseau.

Voilà.

Eviter d’attendrir.

Etre objectif et précis.

Un pas. Un demi. Pas deux pas qu’il croise Mademoiselle Elle lui dit tiens vous allez à la poste. Il répond oui comme vous voyez. Elle réplique toujours expert en emballage. Il duplique modestement oui mais le ficelage est toujours amateur. Ils poursuivent leurs chemins.

Mademoiselle dans le temps était une créature étrange. Pas positivement belle mis du charme. Avec des goûts peu répandus qui la mettaient souvent dans des situations qu’auraient jugées inconvenantes les gens du commun. Elle était attirée, comment dire. Plus tard.

Monsieur S vient d’ouvrir son armoire puis le guichet. Son voisin ronfle. Il le rappellera dans une heure iI a une commande à faire. Il ne s’adresse en principe à son voisin que dans ce cas, l’autre n’est pas tellement aimable et ils n’ont pas de points communs. Monsieur S souffre de n’avoir pas de téléphone dans sa chambre, ses moyens ne le lui permettent pas ceux du voisin si. On ne connaît rien de la vie passée de ce dernier on n’est pas désireux de la connaître. Il porte la barbe mais c’est sans importance.

Quant au système du guichet dans l’armoire, Monsieur S. pense qu’il s’est agi d’un caprice de maniaque, entendons de la part de la personne qui l’a précédé dans cette chambre ,et il a questionné Mademoiselle. Elle lui a répondu qu’elle avait toujours connu cet arrangement.

Monsieur S en était là de ses réflexions quand la lumière du dehors a tout à coup baissé, un orage se préparait. Le couloir est devenu lugubre et levant le nez il a vu au plafond une grande quantité de toiles d’araignées. Il fallait cette espèce de faux jour pour les remarquer ou plutôt pour lui faire lever le nez. C’était la première fois qu’il se trouvait dans le couloir en ces circonstances et il y vit un présage. Cette lumière bizarre devait le rendre soucieux. Il s’est donc assis et il a vérifié son paquet. Il n’avait fait que deux nœuds et les bouts de la ficelle coupée étaient trop courts pour en faire d’autres. Il est retourné dans sa chambre. Ses yeux sont tombés sur son calendrier piqué entre la fenêtre et l’armoire. Il n’avait plus que quelques jours pour faire sa commande, aller à la confiserie et tout le reste. Première fois qu’il montrait tant de négligence. Un signe à n’en pas douter. Il allait se passer quelque chose.

Il a donc ouvert son armoire et le guichet. Son voisin dormait assez légèrement lui a-t-il semblé pour se réveiller. Quand il ronfle il arrive maintenant à Monsieur S on vient de le dire, de ne même pas entonner son refrain. Fatigue inutile.

Il lui fallait donc reprendre le ficelage du paquet. La ficelle étant trop courte il a dû refaire les deux nœuds et rajouter un bout de ficelle. En reficelant impossible d’empêcher que la rajouture ne se trouve sur le côté de la boîte, d’où un très mauvais effet. Est-ce qu’il devait recommencer en sacrifiant cette ficelle qui serait toujours trop courte et rajoutée. Il a défait la rajouture et conservé la ficelle pour un meilleur jour.

C’est alors qu’il s’est demandé pourquoi Mademoiselle lui avait parlé de sa mère comme ça, à brûle-pourpoint, est-ce qu’on parle à brûle-pourpoint de sa mère. Il s’est demandé en reficelant son paquet pourquoi Mademoiselle lui avait parlé de ce jardin que personne n’a jamais vu. Elle disait que sa mère y avait passé les meilleurs heures de sa vieillesse , sous une tonnelle en particulier de houblon et de coloquintes où elle tricotait ou crochetait ou ravaudait bref le bonheur ni plus ni moins.

L’image de l’enterrement de la mère de Mademoiselle s’est alors imposée. Il avait assisté aux funérailles dans les années de turpitudes il y avait bien longtemps. Comment Mademoiselle avait-elle eu le front de lui parler de sa mère dans ce jardin alors que cette dame était morte des années avant l’établissement de sa fille ici? Une provocation? ou alors est-ce qu’elle était folle?

S a donc réveillé son voisin et contrairement à l’habitude le voisin a dit croyez-vous qu’il soit bien nécessaire de continuer à envoyer ces paquets. S était abasourdi. Aucune animosité dans le ton, une sorte même de compassion. Du coup S a perdu toute retenue et se mit à dégoiser sur leur déréliction leurs vains espoirs leur cœur bafoué, leur détresse, un vrai gâchis. Il se souvient même d’avoir tendu les mains vers le voisin par le guichet, qu’on imagine, dans un élan de fraternité. Le voisin n’a pas apprécié. Tout en consultant l’annuaire il marmottait des paroles de dépit. S a cru relever le mot vieux con expression que jamais il n’aurait supposé être du vocabulaire d’un barbu si taciturne, si compassé. Ou serait-ce vieux jeton? Ou vieux tonton? Si c’était vieux tonton par exemple toute l’interprétation de leur entrevue aura été fausse. Mais s’il avait marmotté autre chose, continuant à se parler à lui-même comme il doit le faire tout le temps ou poursuivant le développement d’un thème amorcé dans son sommeil interrompu? Un commentaire sur la musique par exemple, lui qui est musicien, une sorte de monophonie sur les instruments à cordes où S aurait saisi le mot violon?

Son reficelage terminé S a réendossé son rase-pet, remis son chapeau et est ressorti de sa chambre, le colis suspendu à son deuxième bouton.

Pas fait deux pas qu’il croise Mademoiselle. Elle lui parle à brûle-pourpoint d’un ennui d’administration, quelque chose comme des factures non retrouvées par la direction ou non payées, lui révélant ainsi qu’elle a des charges dans la maison, mais sans insister, sans s’en prévaloir, en passant. Puis elle lui demande n’avez-vous pas été violoniste dans votre jeunesse. S a bafouillé que si, il avait étudié cet instrument mais ses aptitudes étaient maigres, ça grinçait beaucoup et ses parents avaient fini par l’autoriser à abandonner ses exercices. Mademoiselle regardait au plafond.

Ou que sa mère aurait bien aimé finir ses jours au jardin mais que le privilège avait été supprimé avant qu’elle n’ait atteint l’âge de la retraite, on a temps de peine à suivre les paroles de Mademoiselle, elle est d’origine étrangère soit, mais ses constructions manquent de simplicité. Un truffage abondant de digressions mystiques dans les propos les plus banals, des incidences, des volte-face, des allégories et des sous-entendus, tout un fatras de figures de rhétorique. Tout ça trop compliqué à dire. En retenir l’essentiel, ce mouvement en avant de détériorations physiques et mentales de chacun et ce mouvement en arrière des propos de Mademoiselle.

C’était donc au milieu de la nuit. S s’était habillé pour aller à la poste se fiant à sa pendule de chevet qui était arrêtée, rien remarqué de la lumière du dehors car en hiver il fait encore sombre à sept heures et du reste il retarde le moment d’ouvrir ses volets, il n’a jamais aimé le matin. Pouvoir continuer sa méditation de la veille à la clarté de sa lampe, il se couche fort tard et ne dort plus guère, l’alternance des jours et des nuits quelle fatigue, il rêve d’une nuit éternelle, d’une lampe à demeure, d’une méditation jamais interrompue. Nuit éternelle. Expression maladroite. S ne tient pas à celle qui lui pend au nez. Dire nuit continue, familière. Non. S ne tient plus à aucune nuit d’aucune sorte.

S a pris sur sa table de nuit une veilleuse système Pigeon et son colis à son bouton il est sorti de sa chambre. Pas fait deux pas qu’il croise Mademoiselle. Elle était en robe de nuit et en papillottes. Certain malaise. Elle dit que S est imprudent de sortir avec cette lampe Pigeon qui risque de flanquer le feu au couloir. Il répond vous plaisantez, voyez la flamme, vous savez bien qu’elle s’éteint si la lampe se renverse. Elle rétorque tatata, il réplique sisisi. Ils poursuivent leurs chemins.

Après sa duplique Mademoiselle a pris l’air rêveur puis fourrageant sous son bonnet elle se grattait entre les papillottes et disait maudits poux, impossible de m’en débarrasser, que faites -vous des vôtres. S était interloqué. Qu’on imagine la scène, cette femme entre deux âges quoique distinguée surprise par S en cette tenue et tenant ces propos. Elle portait accrochée au deuxième bouton de sa chemise une petite torche électrique qui lui laissait les mains libres. De l’autre elle se grattait le bas ventre et S était pour détourner ses regards quand elle insiste que faites-vous des vôtres. Parlait-elle de ceux d’en haut ou de ceux d’en bas?. Elle se grattait maintenant le postérieur et de l’autre fourrageait dans son décolleté disant cette lettre aura glissé. Elle en était à l’âge de ses turpitudes et S aurait pu en profiter pour ranimer des souvenirs ou plutôt ce qu’ils évoquent. Qu’on imagine la scène, cette femme distinguée quoique repentante en train de. Elle promenait maintenant sa torche sur les araignées du plafond et ensuite la braque dans la figure de S. La lampe Pigeon vacille, il la retient à temps, Mademoiselle fait les gros yeux et répète c’est ça flanquez le feu au couloir.

Il en était là de ses réflexions quand l’idée de son colis prêt pour la poste le fait sortir du lit. Il s’habille il l’accroche à son bouton et il sort de sa chambre. Un orage se préparait. Le couloir était brusquement illuminé par les éclairs. Si la foudre allait tomber sur la maison dit S adieu les petits paquets à sa nièce. Sa lampe Pigeon lui servait entre les éclairs et il s’est dirigé contre le mur pour pouvoir s’appuyer. Cette rencontre avec Mademoiselle était imprévue, c’est pourquoi il a mal répliqué. Il aurait dû s’indigner de sa tenue et lui faire la morale. Est-ce qu’on se gratte entre les jambes. Il était assis sur le banc sa lampe à côté de lui. La clarté vacillante faisait de drôles d’ombres sur le mur d’en face. Est-ce qu’on allait enfin placer des joints aux fenêtres pour supprimer ces courants d’air?

Je m’étiole dit S.

Il a dit à son voisin, je m’étiole, juste avant de refermer le guichet. Il venait de lui remonter le moral avec la phrase allons un peu de nerf et paf il flanche à son tour. Première fois que ça lui arrivait. Il a alors tourné les yeux vers lui et a vu une grosse larme lui couler le long de la joue. Pleurait sur lui probable mais qu’importe, cet homme avait une âme. Un barbu si taciturne, si compassé. Du coup il a perdu toute retenue et s’est mis à dégoiser sur leur déréliction, leurs vains espoirs. Il n’a pas tendu les mains vers lui car il terminait le ficelage de son paquet. Peut-être qu’il attendait un geste? Quelque chose soudain d’angoissé dans le regard, comme un appel. Son expression s’est relâchée avec un gros pet sous les couvertures. C’est ainsi que leurs problèmes se résolvent. Du vent ni plus ni moins. Est-ce qu’on imagine la tristesse de tout ça. Nous qui avions mis tant de fierté dans nos tourments, qui poussions si loin nos aspirations, voilà comment elles expirent. Sinistre.

On vient de dire que S ficelait son paquet. Normalement il n’ouvre le guichet que pour une commande mais il lui arrive de l’ouvrir avant la poste pour se sentir moins seul sur le trajet. Dans ce cas tout se passe comme lors de la commande, il chante et il monologue, le voisin n’ayant pas à consulter l’annuaire il dit sa triste phrase sans l’aide du téléphone, ou bien s’il est en veine après quelques mots sur des sujets moins que variés, la solitude, l’enfance malheureuse et les fins dernières. En l’occurrence soulagé il a parlé du beau temps. Or un orage se préparait.

S sur son banc avec sa lampe qui fait de drôles d’ombres. Les courants d’air, les toiles d’araignées au plafond frémissaient comme il ne savait quoi de poétique. Important la poésie. C’est même le meilleur des passe-temps. C’est l’ alexandrin qui lui réussit le mieux. Ce matin là il était très reposé. Pas fait de poésie la veille, uniquement son paquet. Il s’était habillé, il l’avait accroché à son bouton et le voilà sur le seuil, il se prépare à la traversée. L’orage de la veille avait clarifié l’atmosphère il faisait une douce lumière dans le couloir. Quelque chose lui vient à l’esprit, une légère angoisse. Il a dû oublié un détail de sa toilette ou du paquet allez savoir. Il vérifie le colis à son bouton. L’adresse y est, quatre nœuds à la ficelle. Il porte la main à sa tête le chapeau est dessus. Qu’est-ce qui cloche. On n’est jamais tranquille. Oublié les boules de gomme. Il ne peut s’en passer pour les longs trajets. En rangeant le reste de sa ficelle il s’était dit prends tes boules de gomme, pas vraiment dit, ça n’avait fait que le traverser et il n’avait pas saisi l’inspiration au vol obsédé par quelque chose sans doute mais quoi. L’état de son voisin ça lui revient. Il avait ouvert le guichet pour l’informer de sa sortie et le voisin n’avait pas fini l’entretien par sa phrase habituelle. C’était mauvais signe. Tant que les gens parlent de mourir on peut être tranquille mais quand ils n’en parlent plus. S’il allait me filer entre les doigts dit S qu’est-ce que je ferais pour mes commandes? Oui c’était ça. Résultat, pas de boules de gomme. Il lui fallait retourner dans sa chambre. Il ouvre la porte, il va à l’armoire.

Il s’est retrouvé dans son lit en pleine nuit, la lampe Pigeon à son chevet. Il y a comme ça des trous dans sa mémoire. Et voilà qu’il entendait frapper au guichet. Ca n’était jamais arrivé. Pourtant c’était ça. Les coups assez faibles partaient de chez son voisin. Il sort de son lit, il ouvre l’armoire, il prête encore l’oreille aucun doute. Il ouvre le guichet.

S est seul avec son parquet. Nuit noire. La lampe Pigeon fait de drôles d’ombres sur le mur d’en face. Il se lève. Pas deux pas qu’il croise Mademoiselle. Elle lui dit qu’est-ce que c’est que cette histoire, tous ces paquets que vous envoyez, qu’est-ce qu’il y a dedans. Il rétorque des bonbons. Elle réplique on dit ça. Il duplique constatez. Il lui tend son paquet qu’elle défait. La ficelle. Un papier. Deux papiers. Tiens tiens, une très bonne confiserie. Ouvre la boîte et se met à manger les bonbons. S est consterné. Elle poursuit son chemin. Il rentre dans sa chambre.

Ouvrir l’armoire. Ouvrir le guichet. Chanson. Monologue. Commande. Le voisin est surpris. Est-ce que vous ne venez pas d’en faire une? S répond modestement que si. Impassible le voisin demande est-ce pour une commande de souliers ou de bombons? S répond de bonbons, des souliers j’en ai à revendre.

Ne pas se priver du plaisir des récapitulations.

Premièrement S sort de sa chambre. Secondement il croise Mademoiselle. Troisièmement l’orage, la lampe, le voisin, l’enfance malheureuse. Quatrièmement la commande, l’emballage, le jardin édénique, la mère de Mademoiselle. Et c’est tout.

S avait à peine refermé le guichet que son voisin pousse un gémissement. S rouvre. Le pauvre homme se tordait sur son lit. Il tourna les yeux vers S et dit croyez-vous qu’il soit bien nécessaire de continuer à envoyer ces paquets. S a cherché une phrase propre à le calmer. Quelque chose d’exemplaire. Haut les coeurs. A Dieu vat. C’était trop sec. Trouver une phrase de poète et c’est celle-ci qui lui est venue, votre âme est un paysage choisi. C’était délicat. Le voisin s’est calmé. Belle figure burinée de montagnard

dans la soixantaine. Comment n’avoir pas deviné ses origines alpestres. S lui susurre c’est l’air des sommets qu’il vous faut, l’altitude, on s’y sent près du Créateur. Il avait touché juste. Le voisin s’est mis à parler des neiges éternelles et de l’âme comme seule aurait pu le faire Mademoiselle. Tout son vocabulaire y passait. S n’arrivait pas à l’arrêter, il était d’une volubilité extraordinaire. S prévoyait avec tristesse le moment où la nature reprendrait ses droits, où le voisin aurait l’air angoissé qui finirait sous les couvertures. Il en était humilié pour lui, il ne fallait pas que cet envol se termine comme ça. L’interrompre à tout pris pour distraire son attention mais rester dans le ton en l’aiguillant si possible sur Mademoiselle et faire ainsi d’une pierre deux coups. Il vint à S une idée saugrenue mais belle et il hurla nous sommes la Trinité, vous êtes le Père, Mademoiselle le Fils et moi le Saint-Esprit .Le voisin s’arrêta aussitôt. Effet foudroyant. Il reprit le parallèle en s’inspirant du thème de la Genèse et fit toute l’historique de la fondation de la maison. Il ne se souvenait plus de sa date d’arrivée dans la maison mais Mademoiselle y était déjà.La maison n’avait pas cette importance ou plutôt elle l’avait mais les occupants peu nombreux étaient logés dans une petite aile aux fenêtres basses donnant sur le jardin. Le jardin s’écrie S, le jardin, parlez-moi du jardin. Le voisin en fait une description banale, banale. Il y a une allée nord-sud bordée par des plantes qu’il ne connaît pas. Mais qui ressemblent à quoi demande S. A quoi. Le voisin cherche et dit peut-être à des rhododendrons mais moi les plantes vous savez. Cette allée est coupée par deux allées transversales est-ouest bordées par des plantes qu’il ne connaît pas non plus. Il ajoute pour être agréable à S ressemblent disons à des gentianes. Et puis des arbres qui ressemblent si vous voulez à des sorbiers et voilà. S lui dit mais ces plantes et ces arbres en vous promenant vous ne les avez pas vus de près, vous ne vous êtes pas renseigné? Le voisin dit non, déjà il ne sortait pas et S devrait savoir que seuls les glaciers l’intéressent. Et la tonnelle S demande. Quelle tonnelle? La tonnelle de houblon et de coloquintes où tricotait la mère de Mademoiselle. S tendait au voisin un second piège puisqu’il savait que cette dame n’y avait jamais été. Le voisin ne tombe pas dedans, il répond qu’il n’y a pas de tonnelle et que Mademoiselle est orpheline de naissance. Là alors S le reprend, il a connu Mademoiselle dans ses années de turpitude et assisté à l’enterrement de sa mère. Le voisin se met à rire. Cette vieille farce, cette vieille farce, elle vous l’a donc faite à vous aussi ? S est stupéfait. Ainsi il a été des amis de Mademoiselle en même temps que lui. S est ému. Une grosse larme lui coule le long de la joue. Le voisin lui dit mon cher pas d’attendrissement, je le savais que vous étiez des nôtres, mais quel intérêt de vous l’apprendre, le passé est le passé c’est le présent qui compte. Là c’est S qui éclate de rire mais nerveusement. Le présent, le présent, ah il est beau le présent parlez m’en, où le voyez-vous, où, rien ne nous arrive plus est-ce que le temps existe sans événements réfléchissez, vous me faites rire. Détendu le voisin reprend voilà les événements mon cher, les voilà, notre présent c’est ça. La conversation prenait un tour déplaisant. S a refermé le guichet sans cérémonie

Ressortir avec mon paquet dit S. D’abord faire une commande. Bref après un nouvel emballage il l’accroche à son bouton.

Il sort avec son paquet. C’était donc le matin. Une douce lumière inondait le couloir. Le parquet fraîchement ciré était resplendissant. Par les fenêtres ouvertes on voyait le ciel bleu, on entendait les oiseaux. Le printemps? Cette seule idée réchauffe encore. S s’est senti un regain de jeunesse et tout en se rassemblant avant la traversée il a dit tout haut pourquoi pas. Une idée folle. Tirer le banc sous la fenêtre. Monter dessus pour essayer de voir le jardin. Un pas. Un autre. Voir le jardin. Un arrêt. Est-ce que je vais pouvoir grimper se dit S et une fois dessus est-ce que je parviendrai à la bonne hauteur. Soyons optimiste. Un autre pas. Un autre. C’est toute ma vie ce jardin, faudrait-il passer à côté par faiblesse? Il y a des choses comme ça dont on s’avise un beau jour, comme c’est étrange, qui auraient dû nous être claires depuis longtemps. Malheur à ceux qui les négligent. Un autre pas. Il arrive au banc. Il s’assoit. Son cœur bat plus fort. Va falloir s’exécuter.

Il en était là de ses réflexions quand il vit que la lumière baissait .Un orage se préparait. Il était presque arrivé à la deuxième fenêtre. Tant d’effort pour ce résultat. Pourquoi ne pas retourner définitivement dans sa chambre, se coucher comme le voisin et n’attendre plus rien de l’extérieur. Au diable ma nièce et son paquet dit-il, je le lui fiche son paquet, au diable les tendresses. Le calme enfin. Le renoncement. La paix.

Un pas. Un autre. Un arrêt.

Ne pas courir deux lièvres à la fois.

S est dans sa chambre.

Il s’étiole.

Il a dit à Mademoiselle qu’il s’étiole. Elle n’a pas eu l’air surpris. Evidemment dit-elle ce n’est pas en refusant vos repas que vous vous remplumerez, ensuite permettez-moi de vous dire que je trouve le procédé blessant, nous nous donnons beaucoup de peine à la cuisine pour varier les menus, la satisfaction de chacun nous tient à coeur, vos manières ne peuvent que nous indisposer, moi et tout le personnel, me dire que vous n’aviez pas faim n’excuse rien au contraire, c’est que vous auriez mal digéré le dîner d’hier or je répète que notre cuisine est bien faite, étudiée, tout le monde en est content, qu’est-ce que vous manigancez contre moi ou contre la maison? Que répondre. Une bonne idée lui vient, il lui avoue humblement qu’il a mangé tous ses bonbons. Ca a marché. Elle a éclaté de rire mais ironiquement. Ca c’est le comble qu’elle dit, le comble, vous retombez en enfance ma parole, il va bientôt vous langer et tout, non mais pour qui nous prenez-vous, une pouponnière, une nursery? S était humilié, ses genoux se sont mis à trembler. Elle l’a vu et lui a prêté son bras pour le faire asseoir sur le banc. Il attendait que son accès d’ironie passe. Elle continuait à débiter un flot de paroles aigres. Puis soudain silence. S la regarde. L’expression de Mademoiselle avait changé mais pas à son avantage. Quelque chose de mou, d’avachi, de noyé. Vous êtes méchant dit-elle, vous ne répliquez même plus, comment voulez-vous que je m’en tire, est-ce que vous croyez facile le rôle que je tiens ici, est-ce que vous ne comprenez pas. S lui dit asseyez-vous. Elle le pose à côté de lui comme une petite fille. Un regain de confiance? D’une voix changée elle dit je suis malheureuse. S ne savait pas que faire. Tout ça devenait délicat. Trouver une diversion, dit S, qui me permette de réfléchir. Il a levé le nez et il a dit toutes ces toiles d’araignées est-ce que vous ne pensez pas devoir les faire enlever, il me semble qu’une maison bien tenue comme la nôtre. L’accent de Mademoiselle, il l’entend encore. L’accent rhénan dont elle n’a jamais pu se débarrasser.

U foyez-vous tes dvales t’araignées?

Là haut voyez il y en a plein.

Chi ni fois riè fus blaiçadez?

Comment je plaisante, vous ne les voyez pas qui ondulent comme.

Gomme gva, fus fus drobez mo ger, eze gui foter fie il est gorreguede?

Ma vue, correcte?

Eze gui fus n’afez bas ine tépit ti gadaraguede, a foter âche z’est bozipel

Pas que je sache mais vous me troublez, mon Dieu un début de cataracte.

Chi ni tis bas za bur fus drupler, il vautrait gozulder-

C’est le commencement de la fin.

Fus afez vè?

Non la fin, je périclite

Fus gva?

J e diminue, je m’étiole.

Fus n’afez gui zette mot à la pouche, réachizez mo ger, réachizez, mva ch’ai

ine tépit ti gazère.

De cancer ? Oû?

Là.

Le ventre?

No li esgommat fus tides li fachè

Le quoi ?

Li fachè u ideris u eze gui chi zais, z’est gobligué ine vamme fus zafez.

Vous n’avez pas consulté?

Ch’ai

Vous avez?

Bèr.

S était suffoqué. Comment Mademoiselle avait peur? cette femme si sûre d’elle,si hautaine? Déjà son mollissement l’avait troublé quand elle s’était assise mais cette révélation l’achevait. Malgré la difficulté du dialogue qui allait grandissant tant la malheureuse faiblissait, ce n’était plus dans un souffle qu’elle parlait c’était encore dans moins comment dire, un demi-souffle et elle ne contrôlait plus du tout son accent. S poursuivit l’entretien aussi longtemps que ses nerfs le permirent.

Mademoiselle voyons, un peu de nerf, allons reprenez-vous, peur vous? Vous?

Faible et malheureuse bien sûr Mademoiselle, comme tout le monde, mais jusqu’à maintenant quelle leçon de courage vous nous avez donnée, quelle leçon, vous puisez toute votre force dans le Seigneur allez, c’est une épreuve qu’Il vous envoie, reprenez le dessus, confiance, confiance.

L’infortunée faiblissait encore. S ne la comprenait plus. Que faire de cette épave? Elle s’était tassée comme une bouse sur le banc, maintenant elle sanglotait. La prendre par le bras et lui faire retraverser le couloir jusqu’aux cuisines pas question. Attendre le passage d’un pensionnaire? Le passage de la bonne? Si seulement S avait pu retourner dans sa chambre pour sonner, mais il n’y a pas de sonnette. Quand soudain la lumière. Le voisin. Le voisin pouvait téléphoner à l’extérieur, prévenir par exemple la poste, ou la confiserie ou n’importe qui qui avertirait la direction ou la cuisine. S n’hésite pas. Il se lève. Un pas. Un autre. Un arrêt. Il se retourne pour voir où en est la malheureuse. Elle ne bronche pas. Un autre pas. Un autre. Un arrêt. Il se retourne. Toujours pas bronché. Un autre pas. Un autre . Un autre. Ca y est il est à sa porte. Il entre dans sa chambre, il va à l’armoire, il l’ouvre. Le guichet. Il l’ouvre. Chanson. Le voisin se réveille. Monologue. Avec bien des ménagements S l’informe qu’il ne s’agit pas d’une commande mais de tout autre chose, Mademoiselle est souffrante dans le couloir, il faut téléphoner à la poste ou à la confiserie ou à n’importe qui qui avertira la direction ou la cuisine qui portera secours à Mademoiselle, pas d’autre moyen. Le voisin a l’air très très étonné. Il écarquille les yeux, il ouvre une bouche comme un four. Mais qu’est-ce qu’il vous prend dit-il.

S retourne à sa porte. Il l’ouvre. Il regarde vers le banc. Mademoiselle a disparu. Est-ce possible? Il regarde dans le couloir à gauche et à droite, personne. Il lui faut se rendre à l’évidence et le dire au voisin. Il retourne au guichet.

Vous avez raison je suis berné dit-il.

Le voisin n’a pas triomphé bruyamment, on lui rend cette justice. Il a conseillé à S d’être plus circonspect la prochaine fois. Il avait une grande habitude de Mademoiselle surtout depuis son expérience mystique qui la travaille à un point qu’on n’imagine pas.

S a refermé le guichet.

Tristesse que tout ça dit-il.

Il en était là de ses réflexions quand il a vu son paquet par terre. Il s’était décroché du bouton mais comment? La lumière baissait .Un orage se préparait. Ou si idée affreuse. Si Mademoiselle avait raison, s’il avait un début de cataracte? Ces lumières qui baissent, ces toiles d’araignées, ces orages. Il ramasse son colis. La ficelle s’est défaite, le papier s’ouvre. Est-ce qu’il n’avait pas fait assez de noeuds? Il va retourner dans sa chambre, reprendre une ficelle devant les boules de gomme. Les boules de gomme oubliées il ne peut aller à la poste sans elles.

S en était là de ses réflexions lorsque loupant la manche du rase-pet qu’il était en train d’endosser sa main est allée buter sur quelque chose de mou dans le coin entre la porte et le lavabo, il se retourne et voit Mademoiselle en personne qui s’était introduite dans la chambre à son insu. Sa frayeur fut telle qu’il tomba dans le fauteuil qui se trouvait là.

Donc oui il tombe sur Mademoiselle ou plutôt sa main. Le premier mouvement de frayeur passé il lui demande ce qu’elle fait là, comment elle est entrée, ce qu’elle lui veut. Elle demeure muette avec un sourire crispé qui en dirait long si S comprenait mais il ne comprend pas. Qu’on les imagine lui dans ce fauteuil providentiel, posant question sur question et elle dans son coin, immobile, pâle et flasque dans une robe d’été à imprimé noir et blanc, manches courtes sur ses gros bras, décolleté en pointe où perlent de même que peut-être plus bas mais les regards n’y plongent point, des gouttes de sueur. On était en juillet depuis exactement deux heures à en croire le calendrier.

Puis Mademoiselle se décoince et fait un pas vers S. Un autre. Un arrêt. Il distingue alors dans le jour naissant un paquet accroché au deuxième bouton de son peignoir. Ainsi lui dit-il revenu de sa stupeur, ainsi vous avez les mêmes difficultés et les mêmes soucis que moi? Comment m’en serais-je douté vous si sûre de vous et qui d’ordinaire lorsque je vous croise dans le couloir marchez tête haute sans colis à votre bouton? Les mêmes soucis les mêmes problèmes que vous venez de me révéler dans un accès dois-je dire de sympathie? Expliquez-vous. Elle ne répond même pas et va droit quoique péniblement jusqu’à l’armoire, un pas, un demi, un arrêt qu’elle fait mine d’ouvrir lorsque S met le holà. Holà Mademoiselle que faites-vous. Je cherche dit-elle le guichet il est dissimulé là-dedans n’est-ce pas? S s’élance sur elle et eut peine à ne pas la violenter, l’envie le prenait de la rouer de coups. Il lui maintint un instant le bras d’une main et de l’autre ferma l’armoire à clé.

Toc toc toc, les trois coup du voisin. S ouvre l’armoire et voit dans le cadre du guichet la figure décomposée du voisin, il halète, il paraît défaillir. Il a entendu Mademoiselle s’ approcher de l’armoire, il a entendu S élever le voix, il réclame des éclaircissements

Comprenez ma surprise dit S, Mademoiselle sous ma main alors que j’endossais mon pardessus, vous le connaissez, qui me vient de mon père, bref il tâchait d’atermoyer mais le voisin s’impatientait.

Qu’on imagine ma surprise dit S, Mademoiselle en kimono bleu assise sur l’appui de la fenêtre et moi faut-il le dire en simple veste de pyjama n’ayant pas eu le temps d’enfiler le pantalon car Mademoiselle me menaçait d’une arme à feu si je n’accourais sur le champ.

S vient de défaire son paquet. Une angoisse subite, une question impérieuse.

A-t-il bien remis les bonbons dans la boîte, il lui revenait soudain de les avoir transvasés dans une autre pour réparer celle à envoyer, la languette du couvercle que l’on passe dans la fente latérale s’était déchirée un peu , le carton n’est pas de première qualité. Et vérifier sans rouvrir le paquet, en agitant pour entendre greloter les bonbons inutile, il les cale si bien avec de l’ouate pour éviter les soupçons de la douane qu’aucun son ne s’entend. Mais alors le poids, le poids d’une boîte vide ou d’une pleine n’est pas le même.

Tout de suite préciser cette affaire de douane. Il n’a pas encore été dit que la nièce de S habite de l’autre côté de la frontière, à quelques kilomètres seulement mais hélas suffisants pour motiver les formalités, quelle époque. Et comment simplifier les choses? Ecrire à sa nièce avant d’envoyer le paquet que celui-ci sera en route à partir de tel jour, qu’elle passe la frontière en temps utile pour cueillir l’envoi avant la démarcation fatale mais alors où et à qui l’adresser, S n’a aucune connaissance de ce côté-ci. Il lui faudrait savoir comment est acheminé le colis, par train probable, quel est le wagon postal, savoir où approximativement il stationne étant donné la longueur du convoi pendant les formalités douanières, soudoyer l’employé de garde s’il y en a un des sacs postaux, lui donner une photo de sa nièce pour qu’il la reconnaisse la pauvre petite lorsqu’elle se présentera au wagon, il l’imagine toute rouge de timidité et d’émotion, d’essoufflement aussi, elle a couru, retenue par le douanier pour une question de date ou d’estampille sur son passeport, ou avant de partir sa mère lui aura fait réchauffer le café pour toute la famille ou passer l’aspirateur ou retenue en chemin par le spectacle d’une pauvresse allaitant son enfant, sa nièce qui est bonne comme le pain l’aura abordée, questionnée, lui aura donné quelque chose, se sera peut-être même déchaussée voyant que la femme n’avait pas de souliers, tenez prenez les miens, ce qui fait que la voilà courant au wagon sur la route pierreuse, elle a pris un raccourci de la nationale, ses pauvres petits pieds en sang, elle s’accroche à une ronce et crac sa pauvre petite jupe déchirée, vite elle prend dans son sac une épingle de nourrice pour réparer par en-dessous la déchirure, tout ça prend du temps, elle se met à courir en pensant aux conseils de son maître de gymnastique, respirer régulièrement, décontracter le dos, mettre toute son énergie dans les jambes, physique et morale, porter continûment le poids du corps en avant, elle fait une chute alors qu’elle est déjà en vue du wagon, une manœuvre du train lui fait croire que celui-ci se met en branle, dans un sursaut maintenant de désespoir elle agite le bras en criant de sa pauvre petite voix qui s’étrangle arrêtez arrêtez mes bonbons, elle se relève mais ne peut plus courir, elle est vannée, elle arrive au wagon et s’effondre, l’employé postal au vu de cette loque il descend, il s’approche du corps, est-ce trop tard non elle respire encore, il se penche sur elle mais ne la reconnaît pas tant la douleur et la fatigue ont congestionné la pauvre petite face, puis tirant de sa poche un mouchoir dégoûtant, tout collé, qui craque sous le doigt, il se met à éponger le front de la malheureuse laquelle murmure bonbons bonbons, l’employé croit qu’elle dit vous êtes bon et éponge de plus belle quand soudain il voit à côté de lui la photo tombée de sa poche, il la ramasse et son inconscient lui dit mais c’est la demoiselle en question, vite sortons le paquet du sac postal, oui oui mademoiselle ils sont là je vous descends , prenez patience. Alors de joie et de fatigue tout ensemble , dans un mouvement cette fois-ci d’espoir et de confiance mêlés au sentiment du devoir accompli, de s’être dépassée entrevoyant peut-être au fond d’elle même la figure angoissée quoique bonasse de son tonton, mesurant en un éclair la part d’effort et de volonté qu’elle a déjà faite dans sa courte vie, la pauvre petite perd connaissance et c’est sur un corps inanimé que l’employé en vitesse car le train s’ébranle dépose son paquet comme un ultime hommage à la piété népomucène comment dit-on de nièce à oncle.

Pour en revenir au pyjama dit S au voisin, la note grivoise n’a pas manqué à mon entrevue avec Mademoiselle, en pleine conversation ,au milieu du couloir, appuyé que j’étais à cette canne et demi-vêtu d’une très courte veste de nuit, Mademoiselle me fait comme ça sans ambages vous avez le testicule triste, ce qui est vrai vu mon âge mais s’entendre dire ça au petit jour, mal éveillé et chaloupant sur un bâton par une dame haut perchée c’est un coup. Je cherchai d’abord à répondre puis à dissimuler la chose de la main qui me restait, en vain, je perdais l’équilibre, mauvais souvenir.

Mais le voisin s’impatientait. Collé au guichet, des tics nerveux plein la figure, il a soudain donné à S l’impression d’être autre qu’il ne l’imagine. Une idée vient à S et il lui dit dans le fond pourquoi au lieu de nous entretenir dans cette armoire n’irais-je pas vous trouver dans votre chambre, nous aurions peut-être le sentiment d’être moins confinés et notre conversation en serait libérée d’autant, qu’en dites-vous. Une horrible grimace contracte la bouche du voisin, il reste muet quelques secondes puis se dilue littéralement en paroles émues, un flot de tendresse à donner froid dans le dos. S en demeure songeur et se prend à regretter sa proposition. Il se voit encore une main sur la clef de l’armoire comme prêt à la refermer vivement, de l’autre se grattant il ne sait plus où, puis soudain alea jacta est dit-il, il ne prend même pas le temps de refermer l’armoire et sort de sa chambre. Le couloir. La porte du voisin. Elle est déjà entrebâillée et S pénètre dans la chambre. Son voisin est assis dans son fauteuil, secoué derechef de tics qui ressemblent maintenant à des spasmes, c’est horrible à voir. Tout doux dit S, tout doux. En vain. L’infortuné se contorsionne de plus belle, s’arc-boute, se détend comme un ressort, se pelotonne, se gonfle, éclate, régresse jusqu’à disparaître quasiment entre les accoudoirs ,tassé comme un matefaim et hop, saut de carpe, retombe en gémissant, bref le spectacle de cirque le plus poignant parce que dépourvu d’humour. S se faisait pourtant le réflexion qu’il devenait lassant, quand le malade entre deux soubresauts lui dit d’une voix étonnement posée avez-vous fini de m’observer, faites donc quelque chose. Faire quelque chose mais quoi. Le voisin se reprend à gigoter. Lui parler? C’est toujours la première idée qui vient dans les situations embarrassantes mais pas forcément la meilleure, comme on verra. En deux mots S s’exprime comme suit. Très cher et honoré voisin, l’occasion où je suis de venir vous voir m’est précieuse à plus d’un titre. D’abord cette solitude dont nous discourons depuis longtemps à travers le guichet n’est plus quant à moi de celles à quoi l’on remédie par des échanges de vues c’est le cas de le dire si attentionnés soient-ils, une présence me devient nécessaire comme si votre image quoique douce à travers notre armoire se trouvait par le fait même du cadre où elle m’apparaît plus éloignée, plus impersonnelle et plus j’allais dire indifférente pardonnez-moi de jour en jour, tant il est vrai que l’oeuvre d’art par l’objectivation supérieure où elle aspire se détache d’autant mieux de son admirateur qu’il est moins apte à en recueillir le message ,formule extrêmement vague qui tempérait la précédente quelque peu outrancière. Vous n’ignorez pas, comment le pourriez-vous ,que depuis des années avec mille soins attendris je commande par votre aimable truchement des kilos de confiserie pour une nièce que ne me les rend guère, je veux dire les attendrissements, et que cet état de fait n’est pas pour améliorer s’il se pouvait celui d’affaiblissement mortel, le mot n’est pas trop fort, où la vie par ses lentes et sournoises érosions a réduit le roc que j’étais, un beau morceau d’espoir et de confiance en soi je puis vous l’assurer sans forfanterie, or qu’il en soit de même pour vous ne me surprendrait pas. Il n’est que de vous observer à votre insu par le hublot et Dieu sait que je ne m’en prive pas pour s’en convaincre, que ce soit durant votre sommeil un sourire aux anges, un geste charmant de la main, un filet de salive ou de mucus sur l’oreiller, un mot ou même une phrase… Coupez dit le voisin, des actes. et il tendait les bras en écartant les jambes. Dira-t-on la stupeur, l’effroi, le vertige dont S fut alors la proie? Une sueur froide, il la sent encore, l’inonda soudain de la tête aux pieds, il flageola et dut se retenir au lit qui se trouvait là puis essaya de manifester sa désapprobation en articulant quelque chose or rien ne sortit de son gosier desséché, il dut s’asseoir, il se voit encore, boire une gorgée de sa potion refroidie sur le guéridon de bambou rapporté jadis par son père de ses randonnées asiatiques, charmant causeur si vous l’aviez connu, enfin reprenant le dessus comme on dit S prononça la phrase qui devait le jeter dans les péripéties les plus douloureuses et les plus humiliantes de sa vie, d’abord qu’est-ce que vous faites dans ma chambre. Son voisin se tourna vers lui un méchant rictus aux lèvres et sans pouvoir faire cesser le tremblement de ses cuisses non encore remises en position décente répondit comment votre chambre, ce qui stoppa sur-le-champ la conversation comme un bain froid.

A peine revenu de sa stupeur S dit à Mademoiselle comprenez-vous ça, cet infortuné dans l’état où il se trouvait et l’accoutrement indécent qu’il a pour la nuit, je n’insiste pas, une simple veste de pyjama d’ailleurs trop courte, me faisant cuisses écartées des propositions, j’ai dû me retenir au paravent qui se trouvait là et lui dire en deux mots ce que je pensais de son invite, quelles que soient les épreuves qu’il traverse en ce moment, ses pertes de mémoire, ses hallucinations, ses vertiges et la claustrophobie qui le font à tout moment sortir de sa chambre et se promener avec ses confiseries dans le couloir il me semblait de mon devoir tout en gardant les formes que l’on se doit de respecter avec ce genre de malade de lui signifier qu’il ait à maîtriser ses émotions eu égard à la respectabilité de notre maison et à celle qui revient de droit à sa directrice, oui Mademoiselle, si vous me permettez de m’ asseoir car les tremblements de S reprenaient de plus belle. Elle saute alors de la fenêtre où elle était perchée et se posant devant lui, jamais dit-elle vos circonlocutions, périphrases et consorts ne me trompent un instant, vous ne verrez le jardin, retournez dans votre chambre et laissez-moi pour gage votre paquet de bonbons, je n’y toucherai pas, tenez je le place là-haut, elle saute derechef sur l’appui, y place le paquet et redescendant disparaît dans l’ombre du couloir, l’orage venait de couper le courant, on n’y voyait goutte. S a peur, si la foudre allait leur tomber dessus adieu les bonnes causeries dans le hall, les tournées à la poste, les délicieux moments de l’emballage, les rencontres avec Mademoiselle, il faut dans ces cas-là se serrer les coudes et il ouvre le guichet. Surprise, son voisin n’y est pas. Il avance, un pas, deux pas, il se baisse pour voir sous le lit, derrière le fauteuil, sous le rideau de la table de toilette, personne.

Bref pour en revenir à Mademoiselle S la héla dans l’ombre, l’orage faisait rage, Mademoiselle Mademoiselle m’entendez-vous ne partez pas comme ça et d’abord mes félicitations pour votre agilité, sauter deux fois sur cet appui de fenêtre quelle performance, revenez et discutons un peu, ne me reprochez pas ma peur panique du tonnerre, j’ai tout fait pour la secouer mais hélas sans résultat. Est-ce que vous croyez m’attendrir disait-elle déjà à la cantonade, elle s’assit à côté de lui sur le carreau glacé. S sentait son haleine forte, elle se bourre en effet d’ail qu’elle mêle à tous ses aliments.

Voilà que toc toc toc on frappe à la porte. S pense tituber au spectacle qui s’offre à lui. Mademoiselle défigurée le visage bouffi au point qu’on ne lui voit plus les yeux, le cheveu hirsute, le vêtement en lambeaux, tenant de la main droite son missel quotidien et vespéral et de la gauche un balai hygiénique pas tellement propre. Exténuée elle a encore la force de dire ach Gott et tombe littéralement dans les bras de S. La constitution de ce dernier l’empêchant de la soutenir il s’effondre sur l’accoudoir du fauteuil, ce qui provoque un curieux mouvement en chaîne qu’on va tenter de décomposer. L’accoudoir est rembourré, formant corps avec ce fauteuil dit crapaud qui monté sur roulettes à la mode ancienne fit sous leur poussée un brusque et court trajet jusqu’au lit contre lequel dans sa lancée il grimpa de sa roulette postérieure droite suivant la monture de fer puis se retournant sens-dessous-dessus vint buter sur les pieds de Mademoiselle laquelle à la manière d’un levier fut projetée en avant et retomba cul par dessus tête dans ledit crapaud qui derechef sur ses roulettes et trouvant la porte ouverte s’élança dans le couloir avec son occupante jambes en l’air, spectacle ahurissant que ne vit pas S étendu qu’il était de son long entre son pot de chambre et le pied du lit mais qui lui fut décrit par son voisin déjà sorti de sous sa couverture à l’ach Gott de Mademoiselle qui sur sa faut-il dire de monture alla vivement jusqu’à l’angle du renfoncement où elle buta et changea de direction jusqu’au deuxième banc lequel sous le choc à son extrémité gauche, se dressa, retomba à l’envers entre les jambes de Mademoiselle qui reprenant équilibre se retrouva à califourchon sur ledit devant la porte mais une soupière sur la tête et une omelette aux creux des reins car la serveuse qui apportait le dîner, assommée par la retombée du banc avait vu ou plutôt pas son plateau lui échapper et venir arroser Mademoiselle de haut en bas de sorte qu’à cette phase de son faut-il dire périple cette dernière donc Mademoiselle se présentait comme suit, toujours selon le voisin. Entièrement nue, les lambeaux de son vêtement envolés dès sa première chute dans le fauteuil, en position oblique sur la banc, jambes pendantes de part et d’autre, la soupe au tapioca heureusement tiède comme toujours lui dégoulinant entre les seins, l’omelette malheureusement brûlante lui glissant plus avant entre les fesses qu’elle avait larges.

S arrêta son voisin dans sa description qui visiblement l’éjouissait. Ainsi dit-il vous n’avez jamais pu savoir pourquoi Mademoiselle avait frappé à ma porte en son premier état soit défigurée par les bouffissures et tenant ces deux objets hétéroclites? Si fait répond le voisin, si fait je l’ai revue deux jours après portant un peignoir neuf à l’heure de sa tournée d’inspection mais toujours défigurée, ce qui me permit de lui demander si ça allait comme elle voulait, selon l’expression. Elle me répondit que non, les bouffissures de son visage la faisaient atrocement souffrir. Que vous arrive-t-il risquai-je. Ach Gott reprit-elle ach Gott, je suis tombée figurez-vous dans un nid de guêpes, les abominables insectes c’est bien insectes n’est-ce pas qu’on dit ou est-ce insexctes, non dis-je c’est bien insectes, les abominables insexctes poursuivit-elle se sont jetés sur moi et voilà le résultat. Mais relevai-je dangereusement car c’était indiscret n’aviez-vous pas en mains les objets comment dire, des objets sans rapport l’un avec l’autre? Ca me répond-elle grand rapport au contraire cher monsieur, grand rapport, je tenais en effet dans la dextre mon missel quotidien et vespéral et de la sénestre le balai de chiotte, voici pourquoi.

J’étais à la chapelle ce dimanche pour la messe du soir n’ayant pu me libérer le matin pour des motifs domestiques dont si vous voulez connaître le détail vous n’avez qu’à consulter nos horaires affichés dans les cuisines trop long de vous expliquer, je remarque en passant que ni vous ni votre voisin ne fréquentent les offices et j’en suis peinés plus que je ne peux dire. J’étais donc recueillie à la sainte messe et peu avant l’élévation voilà-t-il pas que l’affreux matou de la cuisinière vient se glisser entre nos rangs et se frotter contre mon prie-Dieu? La sale bête qui est revancharde comme un Allemand, Dieu me pardonnera ce jugement contre mes compatriotes, la sale bête dis-je qui devait mijoter une vengeance depuis que je l’avais chassée à coups de balai, se frotte donc contre mon prie-Dieu et d’un seul coup pttt me lâche entre les genoux une coulée de cette diarrhée qu’elle a l’année durant, or vous n’ignorez pas que l’excrément du chat est de ceux dans la nature qui empeste le plus, pouvais-je en face du Seigneur qui allait descendre sur l’autel laisser là cette merde pas d’autre mot et risquer en outre d’être moi-même incommodée par l’odeur et partant distraite au moment de l’élévation? Non ma fille me dis-je, tu vas enlever ça illico et sans hésiter je me porte aux doubles qui jouxtent comme vous savez la sacristie, je saisis le balai de riz et je reviens à ma place pour tâcher de nous débarrasser de ça, n’ayant rien d’autre sous la main, ni pelle, ni serpillère, ni eau, ni savon noir. Je n’ai pu adorer le Seigneur comme il se doit et j’étais tant hors de mes gonds jusqu’à la fin du sacrifice que par mégarde j’ai emporté ce maudit balai avec moi après la messe. C’est alors que dans le couloir je suis tombée sur ce nid de guêpes et vous connaissez la suite.

Ah dit S que cette histoire me plaît, je remarque que les circonstances en sont semblables à celles d’autres histoires qui me font rire, comme quoi l’on ne change guère et telle facétie qui vous réjouissait dans votre jeunesse est celle ou à peu près qui vous réconforte sur le déclin, en l’occurrence et pour ma part ce mélange savoureux d’excrément et de sacré, une pure merveille. Son voisin le regardait choqué. Je n’ai fait lui dit-il que vous rapporter les paroles de Mademoiselle sans pour autant y prendre du plaisir, vos réactions n’ont pas fini de m’étonner, je ne serais pas éloigné de croire qu’un jour ou l’autre. Que voulez-vous dire coupa S, qu’est-ce que vous imaginez mon cher voisin, tranquillisez-vous, jamais nos idiosyncrasies ne seront à ce point dissemblables qu’elles nous divisent sur le sujet que vous savez, notre cher projet de liberté, le seul qui compte remettez-vous et vive le bonheur, vive le jardin, vivent nos amours. Sur ces vivats pour le moins impromptus et de mauvais goût S souhaita le bonsoir à son voisin.

Au fait que sera devenue ma pauvre nièce après le départ du train dit S, laissée pour compte près du ballast par l’employé des postes avec son paquet sur le ventre, n’ayant pas encore repris connaissance et toute en nage, elle va prendre froid, sa jupette déchirée et ses petits membres griffés par les ronces étaient-ce des ronces elle aurait passé pour morte sans l’imperceptible battement des tempes, imperceptible à un passant myope et pressé ou à l’un de ces gredins sans foi ni loi qui hantent les alentours de gares à l’affût d’un larcin, colis entreposé, valise non consignée, matériel oublié, il pique le paquet de confiserie et s’enfuit, mais perceptible à l’oeil sensible qui s’est approché de l’enfant, il se tourmente déjà ne sachant comment lui porter secours, il appelle en vain à l’aide, personne dans ce paysage désolé typique des banlieues frontalières, le plus triste qui se puisse voir. Il se penche encore, il prend dans les siennes les petites mains moites et glacées, il tape au creux des paumes, il hésite à gifler les joues délicates qu’une pâleur mortelle fait ressembler au marbre mais sûr d’avoir lu quelque part que c’était le chose à faire frappe timidement d’abord l’effleurant plutôt puis plus fort le visage adorable qui soudain se colore ô miracle, la vie revient, un battement de paupière, la fillette ouvre l’oeil et murmure où suis-je, elle voit cet autre penché sur sa personne et se repâme, elle rouvre l’oeil et murmure cette fois mes bonbons, l’autre appelons-le le passant croyant qu’elle le remercie disant vous êtes bon, tout à fait comme l’employé tout à l’heure, fait gentiment chtchcht mon petit ne bougeons pas soyons sage je vais chercher quelqu’un, mais l’enfant répète distinctement mes bonbons et force est au passant de comprendre qu’il s’agit peut-être de ce paquet sur son ventre, il le prend et le montre à la petite qui esquisse un sourire à vous fendre l’âme et tendant ses menottes saisit le paquet qu’elle couvre de baisers en murmurant tonton tonton, le passant la croit dérangée mais c’est normal après une chute grave qu’est-ce qu’elle a au juste, se serait-elle fracturée le crâne ou peut-être le croupion, il n’ose toucher au petit corps et répète de son côté je vais chercher quelqu’un ne bougez pas. Or par un hasard providentiel un voiturier ou l’un de ces types dans les gares qui circulent sur des charriots roulants sans bruit guidés par un volant ou une manette ou Dieu sait quoi. Ce jeune veau donc qui roule à quelques cinquante mètres aperçoit notre passant agenouillé, son sang ne fait qu’un tour, il fonce droit dessus et c’est tout juste s’il n’écrase pas la pauvrette et son Samaritain lequel n’a que le temps de faire un saut de côté. Le voiturier saute légèrement à terre et fanfaron dit vous avez vu hein si ça se défend cet engin là mais le passant l’interrompt avec brusquerie, assez fait le malin ne voyez-vous pas qu’une demoiselle est là en train peut-être de mourir, chargeons-la immédiatement sur votre machine. Voilà donc les deux hommes en train de charger le précieux fardeau, ils s’acheminent vers la gare frontière qu’on voit se profiler loin su le ciel noir, un orage allait éclater comme on sait. La meurtrie qui a tout de même du jeune sang dans les veines ne reste pas comme ça sans réagir, sa fatigue n’est que passagère et rouvrant les yeux elle voit ce jeune costaud, un torse d’athlète, des bras musclés, une nuque toute hâlée par le grand air, ça lui fait quelque chose, elle se sent déjà mieux. Le passant à côté d’elle lui tient la main et gentille comme elle est lui dit montez donc, je me sens beaucoup mieux. Bref le passant à l’invitation de la petite monte à côté d’elle et l’autre accélère, la rentrée à la gare se poursuit joyeusement, ils mangent tous les bonbons et S entend sa nièce dire à ses compagnons, il nous faut le noter, ça lui fait mal mais il le faut, il entend donc dire ce vieux cochon qui m’envoie des confiseries figurez-vous je le connais à peine, il a eu mon adresse je ne sais comment, les vieux sont tous les mêmes, et radin avec ça, est-ce qu’il ne pourrait pas s’il en pince tellement pour ma pomme glisser un billet de mille dans la boîte ou du moins choisir des bonbons à la liqueur mais c’est plus cher évidemment. La nièce n’écoute alors que ses mauvais instincts pour bafouer son oncle devant le jeune veau, elle oublie sa nature exquise, son éducation, son âge tendre, elle n’est plus qu’une chienne en chaleur elle va se jeter dans les bras. Mon Dieu mon Dieu protégez-la dit S, ne permettez pas. Suis-je bête ajoute-t-il, se laisser emporter ainsi par l’imagination mais qui sait qui sait ce qui peut arriver à l’enfant un de ces jours, adieu les principes chrétiens, les attachements familiaux, les pudeurs liliales, elle se fait trombonner par le premier venu et sa constitution délicate s’en ressentira longtemps. Là alors de deux choses l’une, ou bien ma nièce n’y a rien compris et se met à invectiver le veau disant sale type stoppez immédiatement et reprenez à bord cet homme d’âge mûr quoique charitable, ou bien ayant compris se jette au cou de son sauveur et sur le tas, comme ça en plein champ c’est de nouveau le malheur d’une famille.

Ne pas voir tout en noir, me raisonner dit S. Pourquoi les choses en viendraient-elles là? Ma nièce peut fort bien aux avances du Samaritain le remettre en place par ces mots arrière vilain matou bas les pattes me prenez-vous pour une autre, je suis honnête fille monsieur le bon Juan, elle dit bon Juan la chérie ne connaissant pas encore ses classiques et malgré tout, c’est très curieux, encline à penser du bien de ce personnage qu’elle aura vaguement entendu citer, bon Juan comme on dit bon Pasteur ou bon Samaritain tiens, demeurez en votre place et ne vous serrez ainsi contre moi vous m’incommodez. L’autre ébahi par tant d’élégance de langage se pousse à côté et balbutie c’est fou le peu de place qu’on a sur ces engins, le jeune veau se retourne alors et lui sourit narquoisement en pensant la poulette sera pour moi mais ne précipitons rien, patience et longueur de temps.

Ecrire nièce dit S. Dire confiserie livrer bonbons liqueur. Glisser billet de dix dans prochain colis

J’en étais là de mes réflexions lorsque l’image de ma nièce me revint à l’esprit avec insistance, lui serait-il arrivé malheur, la superstition avec l’âge m’a pris pour cible, je me tourmente, qu’est-il advenu de cette petite, si sa rencontre avec le jeune veau avait donné des suites, s’ils s’étaient revus le lendemain? Elle serait sortie vers onze heures de la maison pour aller faire les courses de sa maman, jolie comme un cœur avec ses cheveux roux coquettement pris sous un foulard vert, on ne les voyait donc pas ses jolis cheveux mais son teint délicat faisait pressentir la rousse, elle a mis un blue-jean du matin en velours gris perle et un chandail moutarde à col roulé, aimant comme les filles de son âge la tenue de garçon ce qui est bien étrange, un signe de notre époque, qu’est-ce que ça signifie, un changement de l’âme alors que les corps restent pareils ou quoi? Du reste elle critique celles de ses amies à gros postérieur qui s’obstinent à porter le pantalon, elle est assez bien faite dit-elle pour se le permettre du moins avant la maternité…Seigneur qu’est-ce que je dis, y aurait-il anguille sous roche? Ma petite adorée aurait-elle flanché? Une aventure grossière avec cet affreux transporteur, ce jobard sans le sou, cet énergumène? Il faut que je sache, il me faut en avoir le cœur net, sainte Fiduce inspirez-moi, dictez-moi mes pensées et faites…Ah ces pressentiments ne me disent rien qui vaille, je vois ma bien-aimée au lieu d’aller droit à la place du marché tourner à gauche du côté de la gare, elle presse le pas, la voilà qui court, prend garde petite malheureuse, n’écoute pas le démon, c’est lui qui t’échauffe le sang, c’est lui qui te peint les traits de ce voyou sous ceux d’un ange, comment disais-tu? Bon Juan Seigneur, elle disait bon Juan, ah je prends bien ma peine, ah j’ai bonne mine avec mes saintes et toute la clique, elle va retrouver son Jules quelle horreur, à la barbe de sa mère et de son oncle qui prient pour elle, à la barbe de sa sainte religion et de son éducation et de son instruction, à la barbe de la terre entière la voilà qui se faufile entre les caisses jusqu’à un renfoncement qui pue l’urine, elle se blottit derrière un jerry-can, elle attend le cœur battant l’indigne objet de sa flamme, il ne tarde pas, elle sent déjà son odeur de fauve qui ne se lave pas, ça lui fait des choses à cette garce, il approche, elle l’entend se faufiler à son tour et le voilà plus beau pense-t-elle cette conne qu’un Andrea del Sarto, elle a vu la petite brochure sur l’art que je lui ai donnée moi-même hélas des visages de ce peintre démoniaque qui met dans les yeux de ses modèles l’éclat de la concupiscence la plus salace parce que voilée d’une brume mystique, ah juste ciel le voilà qui se déculotte, eh ben il ne perd pas son temps, et cette petite pute à la vue de la chose d’ailleurs énorme qui la bouleverse…Non je ne peux pas, arrière ces images atroces, ma nièce est perdue pour moi…Sainte Vierge murmure -t-elle en empoignant la chose…Assez assez, je n’en puis plus, qu’ils forniquent jusqu’à l’aube, qu’il la baise jusqu’à la garde et quand je dis garde, qu’il l’engrosse jusqu’au trognon, en a-t-elle assez, encore, paf et repaf, elle suinte de partout, bourrée comme une vache, foutue jusqu’aux dents, saoule et pâmée, hideuse, méconnaissable. Qu’est-ce que je dis jusqu’à l’aube ils n’ont que trois-quarts d’heure les fumiers, elle se décolle de son gorille à midi, doit être de retour pour la demie ayant fait le marché la grue, n’aura que le temps de prendre une chicorée et trois tomates et dira à sa mère qu’elle s’est encore Dieu sait quoi, sentie souffrante ou cogné le nez sur une amie d’école dont le père est à l’asile, impossible de lui fausser compagnie, ou encore qu’un accident l’aura retenue, un attroupement, tiens notre histoire avec le brigadier, elle ne pouvait laisser tomber son oncle ayant été témoin de la chose, bref n’importe quoi que ma sœur cette dinde prendra pour bon argent, la petite est si droite, si nature, ah elle est belle la nature et pour un coup la voilà écoutée mais par l’oreille qui pisse, ah foutre foutre que je suis malheureux, quelle chose atroce que les liens du sang, ils n’apportent que souffrance, honte et tout le reste, tout le reste. Et qu’est-ce qu’elle va faire cette petite traînée? Regretter? Se repentir? Aller à confesse? Je t’en fiche, elle retournera à la gare le lendemain si ce n’est le soir même, c’est ça le soir même, et hardi petit, il la prend dans tous les sens, il l’embroche, il l’empaffe, il l’empapaoute, il l’étouffe, lui arrache la glotte, lui défonce les narines, l’éborgne, et encore et encore, pour redescendre au baquet et lui faire un ballon comme on n’a jamais vu, dès le premier mois ma nièce ressemble à une truie ,dès le second à une barrique et le neuvième..Eh bien me voilà grand-oncle par la main gauche, et à moi les félicitations pour l’heureuse naissance, et à moi les paquets de layette, et à moi les chèques pris sur mes fins de mois pour subvenir aux besoins de cette famille postiche, ma sœur veut marier les auteurs, mon beau-frère ne veut rien savoir, ma nièce est à la campagne avec son lard où elle se morfond, comme depuis belle lurette, abandonnée, brocardée, merdeuse et pantelante, au bord du suicide. Mon tonton bien-aimé qu’elle m’écrit, mon tonton à moi, mon gâteau de miel, mon miam-miam en sucre, la petite brassière est maintenant trop petite il m’en faut une autre et les petites culottes aussi et les petites barboteuses aussi et les petits chaussons et les petits machins et les petits trucs et les petits va-te-faire-foutre et envoie-moi aussi beaucoup de sous je suis si malheureuse mon tonton et beaucoup…La pauvre enfant en écrit des torrents, elle ne se relit pas, elle se répète, elle s’embrouille, elle est poignante de maternité foireuse, elle me fout le cafard et je casque évidemment, je casque et je me ruine pour cet enfant de salop et pour dans quelques années oublié, bafoué et ridicule aller crever comme un chinetoque malodorant dans les bas-fonds d’un bidonville dégueulasse…Ah jeunes filles chérissez vos parents, écoutez-les, observez leurs préceptes, respectez vos professeurs, fréquentez les conférences, remplissez vos devoirs religieux, n’écoutez pas les trompeuses promesses de Satan, surveillez vos pensées, châtiez votre corps, marchez dans la voie tracée par notre Sainte Mère l’Eglise qui n’a jamais failli à sa vocation de fille aînée, étoile du berger, vierge et martyre, miroir de la sagesse, temple de la justice, palmes académiques, légion d’honneur, consolation des vieux abandonnés par leur famille, abandon de famille inconsolé par la vieillesse, consolation de famille vieille par abandonnesse, consolafesse des avalons bande en famille à quand la messe des vieux balcons à la vanille, ah mort ah destin ah précipice, pandémonium abscons des ruses domestiques, ah nièces miradors des tontons amnésiques, pitié, pitié pour eux, pitié… .

Me reprendre dit S. Plus de ces faiblesses inexcusables. Si ma nièce me trompe avec ce paltoquet et qu’il ait fait souche eh bien je boirai le calice jusqu’à la lie, j’irai voir la malheureuse sur son grabat à la maternité, je lui dirai pauvre petite je passe l’éponge mais que faire de cet enfant, son père n’en veut pas, le tien non plus, ta mère deviendra folle, je te propose ce que je sais que tu souhaites, de l’adopter eh oui, ce ne sera pas le premier venu je veux dire en pensée, en pensée seulement j’ai adopté une foule de malheureux mais celui-là qui est un peu de mon sang j’en fais mon fils pour de vrai ,es-tu heureuse. L’infortunée me sourit tristement et j’aperçois avec horreur ses dents pourries, elle me dit d’une voix faible hélas mon tonton cet enfant ne vivra pas, je suis atteinte d’une maladie honteuse, voyez mes dents, elle me les montre, voyez mon sein, elle le découvre et je vois ses pauvres mamelles toutes rongées par le mal, voyez mon ventre, voyez…Non ma chérie dit-il assez pour aujourd’hui, reste au chaud sous tes couvertures, mais que dis-tu maladie honteuse, as-tu vraiment?…Elle regarde son enfant à côté d’elle couché dans un carton à chaussures, il n’est effectivement pas beau à voir le mignon, hydrocéphale me semble-t-il et d’un mauve qui tire sur le lie-de-vin, elle me regarde ensuite et dit ces mots qui me déchirent voici le fruit de mes amours coupables, voici ce qu’est devenu votre nièce, elle ne vivra plus longtemps non plus, ah mon tonton comment la faire pardonner mais elle ne vous sera plus à charge d’ici peu c’est sa seule consolation. Elle rejette sa tête sur son oreiller, prise d’une grande lassitude, elle exhale un soupir qui pour n’être pas le dernier n’en est pas moins putride, à se demander où se place son intestin, elle ferme ses paupières alourdies par les larmes et murmure mon chapelet, passez-moi mon chapelet dans la table de nuit, j’ouvre alors le petit meuble depuis longtemps dépourvu de tiroir et je cherche incommodé par l’autre odeur maintenant, je ne trouve pas, je regarde de plus près en me bouchant le nez et je trouve l’objet qui a glissé dans le pot de chambre plein à ras-bord, que faire, plonger la main dans ce liquide infecté de microbes pas question, trouver un crochet, quelque chose, je vois alors sur la table la potion calmante avec une cuillère, je prends celle-ci et je tente de retirer le chapelet du vase mais en vain, le manche de la cuillère est trop court, que faire Seigneur, si ma chérie est près de sa fin il lui faut cette dernière consolation, si seulement il y avait une garde-malade, quelqu’un, mais non, rien que ces lits où se tordent de douleur les malheureuses atteintes du mal qui ne pardonne pas, et pas de sonnette, on peut crever dans cette ignoble salle sans éveiller l’attention de personne, quand je vois au pied du lit, accroché là par la souillon j’imagine qui s’occupe de nourrir tout ce pauvre monde une louche à potage que je saisis et la tenant à l’envers j’accroche finalement le chapelet que je retire de son bain et que je dépose sur l’oreiller de ma bien-aimée. Elle soulève ses paupières et souriant plus tristement encore prend l’objet qu’elle baise pieusement, elle se dispose à l’égrener quand soudain s’ouvre une porte au fond de la salle et une nonne apparaît tenant un clystère qu’elle se promet d’administrer vigoureusement aux alitées, pourquoi dis-je vigoureusement parce que dans les yeux de cette religieuse se lisent des pensées mauvaises, une sourde intention de vengeance, elle a la démarche altière des personnes frustrées et méchantes, les plis de ses jupes empesées font un bruit de verdict lancé contre toutes celles qui n’ont pas su tenir les leurs, je parle des jupes, elle se dirige vivement vers nous qui sommes à l’autre bout de la salle, elle va commencer par ma malheureuse nièce, elle m’a vu depuis longtemps bien sûr mais agit comme si je n’existais pas, contourne le lit et ordonne à ma chérie de lui montrer son derrière. C’est alors qu’elle voit le chapelet dans les mains de la malade et que sèchement elle lui demande qui vous a remis cet objet, qui vous l’a repêché, n’ignorant donc pas qu’il était dans le vase. Tout de suite je m’avance.

C’est moi madame, veuillez me pardonner je…

Appelez-moi ma sœur.

Oui ma sœur, veuillez me pardonner, je voyais ma malheureuse nièce si malheureuse parce que malheureusement l’état où le malheur…

Le malheur a bon dos monsieur et votre nièce puisque nièce il y a ne doit le sien qu’à son dévergondage, vous n’étiez pas en droit de retirer cet objet consacré du vase abject où l’avait fait tomber la volonté divine pour bien prouver à la face du monde qu’aucun sacrilège n’égalerait celui que pouvait commettre cette fille en se servant du chapelet dans l’état de péché où l’a jeté son ordurière conduite. Croyez-vous que je n’eusse été capable de le retirer moi-même du pot si votre nièce eût montré le moindre repentir? Elle refuse la confession depuis son arrivée ici et rien…

Mais madame je…

Appelez-moi ma sœur.

Mais ma sœur je ne sache pas qu’on puisse imposer ce sacrement à une malheureuse que…

Imposer? Qui parle d’imposer? Le Seigneur monsieur dans sa miséricorde infinie a mis à notre disposition ce moyen de salut que seule l’exécrable obstination de votre nièce nous fait un devoir…

Pourquoi parler d’obstination ma sœur, n’y a-t-il pas d’autres obstacles qu’il serait plus chrétien…

Monsieur vous n’êtes pas ici pour me montrer où est mon devoir et quant aux vertus chrétiennes si je ne les possède pas toutes hélas j’ai du moins celles qui me sont nécessaires pour remplir ici ma tâche. Poussez-vous je vous prie.

Elle soulève les couvertures et approche son engin de ma nièce. Celle-ci alors se tourne sur la côté et je vois…Non c’est trop triste à dire. Plus rien, il n’y a plus rien de l’abricot désirable qu’elle avait petite fille, ce qui lui en tient lieu n’est aujourd’hui qu’un pruneau sec, un pauvre petit pruneau…Je réagis brusquement, arrache des mains le clystère à cette vilaine créature et m’écrie péremptoire vous ne donnerez médecine à ma nièce dans l’état où elle se trouve ce serait hâter sa fin, je m’y oppose en tant que son plus proche parent, la malheureuse est orpheline et l’enfant qu’elle a mis au monde…Soit monsieur soit, comme il vous plaira coupe la nonne. Elle arrache alors le chapelet des mains de ma nièce terrorisée et le rejette dans le pot en disant Dieu premier servi ou quelque chose dans ce genre, j’entends mal, mes oreilles bourdonnent, la fureur me prend et je saisis cette femme à la gorge. Ma nièce dans un sursaut d’horreur et de pitié se dresse sur son séant et les mains jointes balbutie mon oncle ne faites pas ça je vous en conjure par l’enfant de mes entrailles, laissez ma sœur faire son devoir ma mort vous délivrera tous de ma triste personne. Elle se remet sur le côté en relevant sa chemise. Je lâche la religieuse qui était près d’étouffer, elle brandit alors son clystère et me le lance en pleine figure, je pense m’effondrer sous le coup de cet instrument médiéval en métal fort lourd mais ma fierté me retient à temps, je saisis l’engin et j’en assène une douzaine de coups à la vipère qui s’abat sur le lit où elle expire sans les secours de la religion.

A peine eus-je perpétré mon crime qu’une vague de délire déferla sur la salle entière, les malades hurlaient bravo, vivat, louange et gloire à notre libérateur, les malheureuses se levaient de leur couche et venaient me baiser les mains et les pieds, oubliant leurs douleurs, hors d’elles-mêmes, cheveux défaits, gesticulantes, une scène de bacchanale du goût le plus sordide, je ne savais plus où me mettre, le cadavre allait être lynché et déchiqueté, mangé peut-être par ces misérables quand une inspiration me vint, je brandis le clystère homicide et d’une voix tonitruante regagnez vos lits clamai-je ou vous y passerez toutes. L’effet fut foudroyant. Ces folles se recouchèrent en ne me quittant pas de yeux, paniquées à l’idée d’un massacre possible. Le calme rétabli j’abaissai mon arme et dis ces simples mots mesdames je vous remercie mais un peu de tenue devant la morte, quelle que fût sa raideur envers vous elle n’en était pas moins créature de Dieu, je vais présentement m’occuper de ses funérailles, je vous prends à témoins qu’une syncope a terrassé la malheureuse, à bon entendeur salut. Une salve d’applaudissements d’autant plus émouvante qu’elle était assourdie maintenant par le respect, consacra mon triomphe, pas une des malades ne me trahirait auprès de la supérieure, je pouvais accomplir ma démarche. C’est alors que ma nièce esquissant un sourire plus triste encore me dit mon oncle ne chantez pas trop haut victoire, une autre religieuse va remplacer la décédée, ce n’est pas la première qui meurt ainsi d’une syncope parmi nous, vous allez voir que les formalités de sépulture seront bien simplifiées, je gagerais que…Elle n’avait pas achevé que deux croquemorts apparaissaient au fond de la salle suivis d’une couventine d’allure plus rébarbative que la précédente, on entendit voler les mouches et ce n’était pas ce qui manquait, la mise en bière et l’enlèvement de la dépouille furent accomplis le temps d’un ouf et me voilà déjà aux prises avec la remplaçante au chevet de ma nièce. Dirai-je que la nonnain eut le même sort que sa sœur en Christ?

Assez.

Je suis le jouet de mes nerfs dit S. Pourquoi imaginer le pire, il peut n’y avoir pas eu de crime, pas même malversation, ces religieuses avoir été compatissantes envers les alitées, une atmosphère de calme et d’espérance avoir régné dans cette salle mais oui, et ma nièce non pas mortellement atteinte mais en voie de guérison, déjà elle a repris du poids, elle se lève un peu, elle a même les joues roses à mon arrivée, elle m’embrasse sans crainte de la contagion, elle est heureuse et dit mon tonton plus que deux semaines et je rentre chez nous, triste seulement la pauvrette à la pensée de ses chers parents disparus dans un accident d’avion et maintenant la maison est bien vide mais Maximilien, le nouveau-né s’appelle Maximilien, la remplira vite de ses cris d’abord puis de ses allées et venues ensuite, de toute sa petite vie turbulente et tellement chou, vous ne trouvez pas mon oncle qu’il est chou mon petit regardez, elle approche de son lit le berceau rose et blanc et je vois la plus adorable petite frimousse parmi les oreillers, bien un peu flétrie encore oui, bien un peu comme une pomme cuite ou disons pas tout à fait cuite ça on ne peut le nier et ces espèces de paupières qu’il peut à peine soulever bien sûr que c’est horrible et ces menottes qu’il agite ressemblent tout à fait à des pattes de souris qui auraient macéré dans je ne sais quoi, tout ça on le sait mais comme c’est merveilleux mon tonton, dire que cet enfant est à moi et qu’il sera je ne sais pas peut-être dentiste ou vétérinaire allez savoir, ah nous lui donnerons de l’instruction n’est-ce pas, nous en ferons un monsieur, un pharmacien tenez ou alors vous allez rire je pensais cette nuit qu’il serait peut-être général, ah les mamans sont bien toutes les mêmes, amoureuses et folles et tellement ambitieuses mais c’est bien n’est-ce pas, il faut viser toujours plus haut, il faut s’élever dans la société et tant pis pour ceux qui restent en arrière n’est-ce pas tonton, vous qui êtes tellement intelligent vous comprenez les pensées d’une maman et vous excusez ses folies mon Dieu c’est vrai grande folle que je suis général on me disait à l’école que j’avais des idées de princesse et j’étais bien malheureuse mais maintenant je comprends que c’étaient des souhaits pour mon enfant voyez-vous toute la vie d’une femme c’est ça c’est son enfant et mon petit Maximilien est-ce que vous ne trouvez pas que c’est un joli prénom oui n’est-ce pas j’y pensais petite fille je me disais mon enfant s’appellera Maximilien comme l’empereur le fils de Charlemagne n’est-ce pas que je suis folle, mon Max empereur vous imaginez empereur de quoi ah oui les mamans sont folles et amoureuses et tellement ambitieuses mais c’est bien il faut viser toujours plus haut il faut s’élever dans la société et tant pis…Du calme ma chérie, du calme c’est la condition de ton rétablissement, tiens prends ta potion et puisque tu acceptes ma proposition, puisque tu me fais la grande joie de me laisser adopter ton petit eh bien voici mon testament je l’avais préparé d’avance, tout ce que je possède ira à mon fils en nue-propriété et tu en auras l’usufruit ta vie durant, es-tu contente, ma nièce pleure d’attendrissement elle bafouille des moumou des mimi des maman oui j’aurais du jus de fruit toute ma vie pour la santé de mon enfant et nous rêvons ensemble à notre future existence, finie la vie dans mon horrible chambre, je m’installe avec ma nièce dans la villa de ma soeur qu’elle a coquettement arrangée en particulier la véranda toute en meubles d’osier c’est là que je mettrai mon lit, plus de murs, rien que de la lumière, rien que des arbres et des fleurs et le soleil et la lune, plus jamais de volets ni de rideaux, je suis dans la nature la vraie la bonne la sainte nature, une fin de vie toute neuve toute ouverte toute primitive, je vais cueillir des fraises pour mon petit déjeuner et des framboises pour le déjeuner et des melons pour le dîner et la chèvre qui me donne son lait est attachée à une niche tout contre la véranda, est-ce qu’elles logent dans des niches les chèvres, pourquoi pas dans ma chambre juste à l’entrée pour pouvoir faire ses besoins dehors simplement elle se tourne à mon commandement elle pose sa crotte et elle se tourne à nouveau pour que je la traise ou traite ou traie comment dit-on et pendant que je tire le lait des paysannes entrent et m’apportent de la salade, des œufs, des lapins, je suis leur bienfaiteur, je leur offre le thé et des biscottes est-ce qu’elles en mangent, plutôt des cornichons et des saucisses bien sûr les paysannes et ma nièce dans une adorable robe d’été à volants roses et bleus arrive son enfant dans les bras, elle me le tend et je dis attends que j’aie fini de traire tiens pose-le sur la chèvre et le petit fait hue dada et les paysannes rient elles disent à ma nièce quel beau petit il ressemble à son papa, ma nièce ne rougit même plus tellement le bonheur la comble, elle croit que je suis le père en toute sincérité maternelle et généreuse, elle me caresse les cheveux, elle s’assoit dans un fauteuil et l’extase se lit dans ses yeux gris ou verts ou gris-bleu ou… quelle couleur au fait, bruns? Voilà que je ne me souviens plus de la couleur des yeux de ma nièce.

Demander nièce photo couleur.

Je referme le guichet dit S et m’habille pour aller à la poste. Je sors de ma chambre. Pas fait deux pas que je croise Mademoiselle. Elle se montre très aimable voire empressée, enlève un fil au revers de mon rase-pet, me complimente, minaude, au point que sans y penser je lui dis ceci de cavalier oh oh en forme aujourd’hui. Elle n’en prend pas ombrage au contraire et me dit à son tour ceci d’exorbitant mon cher je vais me marier.

Quoi? Vous marier? Vous?

Eh oui mon cher tout arrive.

Vous marier Mademoiselle! La grande Mademoiselle, Mademoiselle d’Eu, Mademoiselle de Dombes, Mademoiselle…

Sévignisez toujours, moi je m’embourgeoise.

Et qui épousez-vous, par tous les saints du ciel, suis-je indiscret?

Un de nos pensionnaires, ce brave Antonin

Antonin? Le vieil Antonin? ça alors…mais que lui trouvez-vous excusez-moi à notre vieil Antonin?

Un je ne sais quoi mon cher

Dois-je comprendre…

Là je fis étant donné qu’il ne pouvait s’agir de qualités physiques vu l’état de notre collègue, de l’index et du pouce les frottant l’un contre l’autre un geste non moins cavalier dont elle ne prit pas d’avantage ombrage et qui signifie pépètes, flouze, picaillons, pognon, tout ce qu’on voudra.

C’est ça répond-elle. J’ai découvert qu’il en a à ne savoir qu’en faire, nous en doutions-nous? Me voilà pourvue. Qu’en dites-vous?

Vous m’époustouflerez toujours. Ah ça je vous retrouve enfin, je vous suis tout acquis, vous me transportez d’aise, venez ça que je vous embrasse.

Déroutante oui, déroutante nature. Me voilà tout retourné, il n’y a pas trois minutes j’agonisais Mademoiselle d’injures et maintenant c’est l’accolade, la bénédiction, l’extase. Comment m’en expliquer? Est-ce de l’hypocrisie? Suis-je insincère dans mes transports comme dans mes haines? Ou versatile à un degré inexcusable?

Ah chère Mademoiselle et à quand la noce?

La semaine prochaine, ne perdons pas de temps, vous connaissez l’état de mon futur, vendredi je pense.

Et nous.

Et vous serez conviés tous tant que vous êtes, ce sera la fête, je régale tout le monde.

J’embrasse à nouveau Mademoiselle, je la congratule, je la remercie, elle me quitte étant pressée, on le serait à moins. Du coup j’oublie la poste, je rentre dans m chambre, vite le guichet.

Devinez ce que j’apprends cher voisin, devinez, je vous le donne en mille, vous ne devinerez pas, restez assis vous allez tomber, Mademoiselle se marie.

Pas possible?

Comme je vous le dis et elle épouse qui, qui, qui? Antonin Caumont, le vieil Antonin!

Pas possible!

Quoi vous n’allez pas me dire que vous le saviez?

Et pourquoi pas?

Vous êtes monstrueux, démoniaque, obscène, je vous hais, vous n’entendrez jamais plus la couleur de ma voix.

De rage je referme le guichet.

Fatigue, fatigue. Remettre à plus tard la relation de la noce. Va falloir remonter la pente en m’accrochant à du solide, du réel. L’amour de ma nièce, voilà mon salut. Que devient ma chérie? Toujours à l’école où ses professeurs la trouvent si éveillée, si fine, si généreuse. Mon dernier colis sitôt reçu elle l’a déballé devant ses petites amies à la récréation pour partager avec elles ses bonbons, est-ce qu’on peut souhaiter mieux d’une jeune fille de son âge? La voilà à cinq heures qui quitte l’école avec son cartable sous le bras qu’elle a confectionné elle-même, elle adore les travaux manuels et s’y montre si adroite, si inventive, je vois encore le rond de serviette qu’elle m’avait fait toute petite avec la moitié du tube de carton où s’enroule le papier hygiénique, c’était faire preuve déjà d’ingéniosité, elle l’avait verni et décoré de petites fleurs et même parfumé, quelle délicatesse, comme pour faire oublier l’endroit d’où il venait, voilà ses sortes d’attention.

Elle quitte donc l’école en compagnie de deux amies, elles traversent la chaussée, elles s’arrêtent devant le tea-room d’en face qui leur fait tellement envie que ma nièce dit je vous offre le thé, elles entrent et s’installent en riant gentiment mais quelle différence dans leur maintien, dans leur façon d’enlever leur manteau et de s’asseoir, on ne voit que ma nièce, les deux autres n’existent pas. Et tout en sirotant son thé mon ange parle de moi à ses amies leur confiant combien elle m’admire, si vous saviez quelle intelligence et quelle distinction, rien à voir avec ces affreux bonshommes qui vous font de l’oeil à tous les tournants, tenez par exemple comme celui-ci derrière la vitrine vous l’avez remarqué il n’a pas décollé depuis notre arrivée, quelle horreur. Car en effet un vieux cochon les observe de la rue et au bout d’un moment entre et vient s’asseoir non loin d’elles face à ma nièce, les deux autres lui tournant le dos. Il a l’oeil braqué sur ma nièce qui veut l’ignorer mais comment se défendre totalement dans ce cas, il s’opère en vous comme un mouvement réflexe incoercible et vos regards se portent sans votre volonté sur l’objet que vous évitez, C’est ainsi que tout en parlant à ses amies de mes qualités émérites les yeux de ma chérie à un moment donné voient sous la table du cochon entre ses jambes une chose rose qui s’agite, voient est beaucoup dire, entr’aperçoit un quart de secondes .Elle ne réagit pas tout de suite, preuve de son innocence, continue sa phrase puis soudain réalisant la vision, très pâle elle se lève et va droit au téléphone posé sur le comptoir. Elle compose un numéro et tout en regardant le cochon dans les yeux dit bien haut allô? Le commissariat? Venez immédiatement au salon de thé de la rue des Casse-Tonnelles, attentat à la pudeur. Elle raccroche, contient un tremblement nerveux, retourne à ses amies interloquées. L’homme s’est reboutonné en vitesse, il a quitté sa place, payé à la sauvette et ouf disparu. Ma nièce plus morte que vive reprend son souffle, avale une gorgée de thé.

Je savais ma nièce racée, elle a de qui tenir, mais pouvais-je lui supposer tant de présence d’esprit? Elle n’a rien dit bien sûr en rentrant à sa mère pour ne pas la bouleverser, elle fut très gaie pendant le repas du soir puis ses devoirs terminés est allée sagement dormir. Mais le cauchemar ne tarde pas à l’assaillir, elle voit dans le salon de thé où elle bavarde avec ses poupées favorites un lion assis en face d’elle qui darde sur sa personne ses regards de fauve, il secoue sa crinière, se gratte sauvagement puis tire de derrière son oreille un bébé rose ficelé comme un salami, l’enfant vagit allô allô et le lion le trempe dans sa tasse de thé, il le grignote jusqu’au moment où se dressant d’un bond il décroche de son ventre une aiguille à tricoter qu’il pointe en direction de ma nièce, il va l’occire de cette pointe empoisonnée. Dans un cri la dormeuse se réveille, son coeur bat, une minute passe, elle reprend ses esprits, allume sa lampe de chevet et voit sur sa table la photo bonasse de son tonton en train de tailler un rosier. Une grande douceur se coule en elle, elle murmure chéri et se rendort du sommeil des colombes.

Et si au réveil matinal la douceur de mon image qui l’a pacifiée toute la nuit, par un de ces mouvements secrets de l’âme dictait à ma poulette une lettre tendre à son tonton où elle l’informerait de sa visite prochaine? Ma nièce venir me voir! Ma fleurette ici dans ma chambre! Je reçois sa missive quelques jours après, je crois rêver, je la relis toute la journée, qu’est-ce qu’elle aime cette mignonne, qu’est-ce qui lui ferait plaisir, où nous rendre, que voir, que faire? Pendant la semaine qui me sépare encore de sa venue j’échafaude des projets mirifiques, je prends en ville de renseignements, y a-t-il un cirque en tournée, y a-t-il un concert ce prochain dimanche, une pièce de théâtre, un bal même dans les environs où nous pourrions nous rendre en automobile, pourrais.je louer un chauffeur, à quel garage, par quel truchement, et le déjeuner nous ne pouvons le prendre ici il faut aviser un restaurant, et le soir restera-t-elle jusqu’au train de nuit, aurons-nous le temps de dîner encore, et s’il pleut que devenir, aller au musée, au cinéma, visiter la cathédrale, je n’ai pas le temps de m’arrêter à aucun projet que le dimanche arrive, je me rends à la gare, j’attends sur le quai cœur battant, voilà le train, instant suprême, mais au lieu de voir descendre du wagon mon enfant bien-aimée j’aperçois venant à moi une affreuse petite femme boulotte dans la cinquantaine, vulgaire et mal vêtue, grossière comme du pain d’orge, elle me reconnaît je ne sais comment et minaude atrocement un compliment de circonstance sa voix est celle d’une mégère, pour me sortir enfin cette perle chuis tellement contente mon oncle mais j’ai une pépie si qu’on allait s’en jeter une au buffet c’est moi qui paie.

Ah le diable est malin mais je vais le circonvenir, il n’aura pas prise sur mon rêve, il ne sabordera pas le vaisseau de ma tendresse, arrière, je suis seul maître à bord, hissez les voiles et vive Dieu.

Ainsi va la vie, ainsi vont les amours. Les miennes sont si bien endormies que celles des autres ne me font plus ni chaud ni froid. A me demander même comment j’ai pu m’y passionner jadis. Etais-je sincère dans l’intérêt que j’y prenais ? J’ose à peine scruter ma conscience de crainte d’aboutir à une constatation morose, à savoir que tout ce remue-ménage c’est le cas de le dire, ne m’a jamais paru qu’une farce où je m’efforçais moi aussi de jouer mon rôle.

Il est grand temps dis-je à mon voisin de reprendre le train-train de notre existence pour nous en dégoûter et sauter sur la première occasion de nous distraire avec un dégoût d’autre sorte. Comme vous êtes désabusé me répond-il, je vous plains, le genre de pensée que vous exprimez là si c’en est une ne m’effleure jamais, êtes-vous convaincu de ce que vous dites ou cherchez-vous le mot, la formule piquante ? Je lui rétorque il y a belle lurette que je ne sais plus ce que je pense et encore moins ce que je dis, quant à la formule il me semble que faite de mots ou d‘autre chose c’est notre seule voie de salut pour peu qu’on la méprise ou qu’on la remplace incessamment par une autre, je me serais fort bien vu chercheur de systèmes dérisoires et primé chaque année au concours Lépine pour une trouvaille à se taper le cul par terre. Ben vrai qu’il fait vous voilà en forme, que proposez-vous à notre réflexion à c’t’heure ? Le train-train répété-je, pour pouvoir nous en sortir.