Martin Mégevand, université Paris 8

 

Une peinture autour des mots
note publiée dans L’avant-scène théâtre, n°1107 1er mars 2002

 

Le quatrième roman de Robert Pinget, Graal Flibuste, s’achève sur la description d’une porte gigantesque en forme d’arc de triomphe. A cet endroit, le manuscrit original de l’œuvre s’orne de l’immense dessin d’un arc, dont le format prolonge en hauteur la page d’écriture comme un dépliant que le lecteur découvre progressivement. Les œuvres graphiques et picturales de Pinget sont un peu à l’image de ce dessin : constituées comme à la hâte, dans une liberté insolente, résultant d’une poussée soudaine de la créativité, mais toujours en marge de son travail d’écrivain. Herbes folles, on les rencontre çà et là, poussées soudain sans tuteur ; mais plus qu’un simple témoignage anecdotique, c’est souvent un insolite éclairage sur l’œuvre qu’elles apportent. Ainsi de ses manuscrits : Pinget, enlumineur facétieux, charmeur, énigmatique parfois, couvre volontiers ses marges de signes étranges et foisonnants, chiffres, fleurs entrelacées, croquis de bâtiments, plans de jardins : par le dessin en marge, prolongement de son écriture, entre une dimension complémentaire de celle, sage et calibrée, du texte imprimé.

En outre, Pinget, si discret sur les écrivains, s’autorise parfois à écrire sur les peintres : il avoue sa prédilection pour Le Greco et Jackson Pollock, et écrit quelques articles, souvent des commandes, sur Clouet, Matisse, Modigliani. Mais surtout, il collabore avec des artistes plasticiens : Matias bien sûr, le scénographe de ses pièces et de celles de Beckett, qui illustrera Gibelotte en 1994 ; Deyrolle, avec qui en 1967 il compose Cette chose, petit livre d’art où dix eaux-fortes et dix textes se répondent. Toute sa vie, Pinget demeurera ainsi dans la proximité des peintres : Camille Bryen est de ceux-là.

Or, glosant sur le dessin ou la peinture, l’écrivain révèle beaucoup, par réfraction, sur sa conception de l’écriture, au point qu’on peut se demander comment cet aspect de l’œuvre peut demeurer à ce point inexploré. Sans doute Pinget porte-t-il une grande part de responsabilité dans cette négligence, lui qui orientait ses lecteurs sur la piste de la musique, de l’oreille, de l’auditif.

Se souvient-on même que Robert Pinget suit, de 1946 à 1948, l’atelier de Jean Souverbie aux Beaux-Arts ? Il nourrit alors quelques ambitions dans le domaine de la création picturale, ainsi qu’en témoignent au moins deux expositions réalisées, en mars 1949 et janvier 1950, aux galeries Les Insulaires et Le Siècle. Mais c’est l’époque où il écrit Entre Fantoine et Agapa : il décide rapidement de consacrer son énergie à l’écriture. Jamais il ne cessera, néanmoins, de griffonner, dessiner et peindre, décorant les marges de ses manuscrits, s’essayant à l’art de la fresque sur des murs de la maison familiale de Massongy, en Haute Savoie et de l’appartement d’Agay sur la côte d’Azur, réalisant, au début des années 1980 une série de peintures à l’huile. Enfin, en 1996 et 1997, quelques mois avant sa mort, il assemble fébrilement ses 156 collages.

Ces derniers sont autant de pages d’écriture transformées, découpées, recolllées selon une autre logique que celle de la ligne, faisant apparaître ce mystérieux chiffre neuf dont Pinget rappelait qu’il le poursuivait toujours.

Quant à ses huiles sur toile, réalisées dans sa maison tourangelle de Luzillé, elles sont d’un écrivain qui s’essaie, selon ses dires, à une sorte de peinture de paysage. À plusieurs de ces tableaux, il avait donné le titre printemps à Luzillé. Libre à nous de penser que les paysages de ces tableaux sont du même ordre que ceux de ses écrits, évocations furtives du «petit soleil usé» de novembre ou déclinaisons poétiques de ce Vocabulaire d’été qu’il a souvent joué à recomposer sur sa page.

Et c’est bien, en somme, l’admirateur de l’écriture de Robert Pinget qui sera sans doute le plus touché de rencontrer ainsi cette poignée de petits tableaux, tour à tour sombres et lumineux, légués par un artiste qui, toujours discret, n’avait jugé bon ni de les titrer, ni de les signer.