Madeleine Renouard, Birkbeck College, London

 

 Robert Pinget ou Le maître du mystère [1]

Ab ovo

 
Quelle pièce vient, avec L’Ennemi, s’ajouter au dossier pingétien ? Question à la Maigret pour signaler ce que le titre induit chez le lecteur comme poursuite, comme attente, et que Calvino précise en ces termes : « identifier l’ennemi à expulser, c’est aussi le mécanisme du roman policier »[1]. Pinget dit avoir « foiré » dans le genre du polar, mais en dépit de cet « échec », la lecture syntagmatique du texte est orchestrée selon les lois du genre. Drame(s), affaire(s) criminelle(s), cambriolage(s), voles), viol(s) … il y a eu ; victime(s) et coupable(s) on peut chercher. Recherches et enquêtes sont déclenchées pour que des liens soient établis par des témoins « à. confondre », entre des faits « contradictoires ». Un opérateur énigmatique soumet les faits à l’épreuve de la véridiction et tente de saisir les acteurs dans leur faire et non dans leur paraître. Le texte propose ainsi – « le temps de verbaliser[2]. – des séries de scenarios possibles sinon plausibles d’affaires diverses, homologues des étapes conventionnelles d’une lecture projective et de sa capacité à « mener l’enquête » lui-même ; son rôle de détective est pris en charge et parodié par le discours romanesque. « Fastidieux et inutile de reprendre point par point chaque commentaire des événements[3]. ». L’objet de la quête est constamment mis en péril dans cet « indéchiffrable imbroglio », ce méli-mélo »… où « il y a de quoi se perdre », où « les recherches n’ont donné aucun résultat jusqu’à minuit[4]. ». « Des confusions se glissent presque fatalement dans le texte étant donné la diversité des enquêteurs et des personnes interrogées[5]. ».

Je me propose d’illustrer uniquement ici certaines traversées possibles de ce texte – que publient les Editions de Minuit – afin que « puissent se tracer, dans cet «  embrouillamini affreux », quelques itinéraires de découverte du sens.

Je voudrais tout d’abord tenter d’articuler le fonctionnalisme anecdotique de la première lecture (celle du roman policier, ou encore du fait divers) avec un questionnement quasi constant dans l’œuvre de Pinget, celui portant surla Loi.

 

–         … voua aurez beau tourner vos phrases dans tous les sens vous ne changerez rien à la loi.

–         La loi ? Quelle loi ?

–         La loi des honnêtes gens.[6]

 

Dans L’Ennemi, Pinget reprend une de ses isotopies favorites, celle du domaine juridique (assignation, juge instructeur, magistrat, cour d’assises, casier judiciaire, etc.) et explore les liens problématiques entre « l’affaire X » et le discours romanesque (la convention mélodramatique du roman policier) d’une part, et la Norme juridique d’autre part. « Et puis il n’y a pas que l’affaire X comme vous dites. Il y a tout le reste.[7] » En refusant les lois du genre, le texte ne subvertit pas uniquement le domaine littéraire, il questionne également « la légalité policière de la société constituée que prend toute forme littéraire où l’ennemi est ainsi identifié à un individu situé en dehors de la société.[8]

Pinget a bien senti que, s’il intitulait son roman Le Romano et non pas L’Ennemi, il légitimerait, ne serait-ce que sous la forme faussement anodine de la fiction, ce qui dans l’imaginaire social est exclusion, rejet. Et quel autre objet de la ‘’’victimisation’’ constante, sans « fracas, sans inscription dans l’Histoire, que le romanichel, le bohémien, le S.D.F.[9], le nomade que les municipalités (réelles) excluent de leurs terrains (même de camping) ? Marchands d’or, récupérateurs de métaux, colporteurs, chiffonniers, vanniers, diseurs de bonne aventure, voleurs de poules ou d’enfants. .. pour les sédentaires qui n’ont pas à justifier leur présence (sur un sol, sur la terre, sur une commune) auprès d’un placier / garde champêtre gardien de la Loi (celle des « honnêtes gens »). Et « notre devoir »[10] n’est-il pas d’abord d’œuvrer pour la justice sociale, que Paul Ricoeur définit avant tout comme la lutte contre la « Victimisation[11] » ? « Un romano c’est comme une bête », affirme la vox populi ; c’est « sans Dieu ni mieux » – sans feu ni lieu – par contraste avec – ceux dont les « lieux » en dur, avec ou sans « lucarnes », « balcons ouvragés », « perron a balustres »[12], soumis aux intempéries et à des « servitudes » de toutes sortes, requièrent sans cesse un état des lieux ; et le texte procède ainsi dans la pléthore, dans l’excès, à l’inventaire des lieux-dits et des bâtiments, signes de l’occupation du sol, étrangers aux gens du voyage (bâtisse, bâtiment, manoir, château, habitation, demeure, maisonnette, maison de campagne, appartement, loge, logement, logis, pavillon, local, baraque, remise, etc.). La mise en scène romanesque explore donc ce que Mircea. Eliade appelle une dichotomie ethnique (les nôtres/les étrangers)[13] et il serait, à mon sens, aberrant de ne voir là que fictivité ou réalité uniquement textuelle. Pinget prend position même si le discours romanesque accueille le dit xénophobique d’« une population d’imbéciles tous plus crédules et plus vicelards les uns que les autres »[14] : « s’ils étaient chapardeurs … il y a longtemps que des mesures auraient été prises par mon ami le député-maire »[15].Le manouche, figure de l’Autre, de l’ailleurs, de l’exil, est dans le texte une figure positive, la seule capable de faire advenir l’équilibre du triangle, le dialogue, l’échange à trois (provoquant ainsi une rupture dans des scénarios construits, dans l’ensemble du texte, sur l’ opposition, la contradiction, la bipolarité conflictuelle) :

 

Sa cousine qu’il affectionne beaucoup. C’est une grosse vieille demoiselle fantasque et charmante. Elle méprise toutes conventions … . Grand cœur, compassion sans défaillance des malheureux, recours de tous les crève-la-faim, vagabonds et autres déshérités. Très aimée du romanichel qu’elle invite souvent à sa table, à l’indignation de sa gouvernante, de sa domesticité et de ses amies. Le maître lui ressemble sur ce point et se fait une joie lorsqu’il se trouve chez elle en compagnie du bohémien d’en parler ensuite à qui veut l’entendre, ne tarissant pas d’éloges sur le nomade, sa beauté, son intelligence et son humour. On imagine les gorges chaudes que font les deux cousins de l’effet produit sur leur entourage par cette relation. La notairesse entre autres en est scandalisée, c’est une personne collet monté et bornée, ce qui va de pair.[16]

 

« Tiers providentiel », le Romano, que le « maître » appelle « Sirocco »[17], « vient chaque année à la Saint-Jean voir le feu d’artifice et on le régale aux cuisines, lui sa femme et son garçon ».[18] Figure trinitaire[19], le Romano est un bouc-émissaire dans

 

des quiproquos sans nombre entretenus par les intéressés au sein de notre population et relatifs à des faits ressortissant directement à la justice je n’hésite pas à dire qu’il y a là des connivences aux fins de couvrir les agissements crapuleux de certains, et je mets dans le même sac l’attitude du juge instructeur qui sous couleur d’élucider les points les plus obscurs de cette affaire les charge au contraire d’une ombre impénétrable pour le bénéfice d’une société qu’il faut bien reconnaître pourrie[20].

 

Et, attribuées au manouche, ces paroles : « La justice c’est pas aux assises qu’on la trouve[21]. » Il ne s’agit pas uniquement de la « logique » d’un « personnage » dans l’économie du récit, mais bien d’un discours surla Loi qui fonde en droit nos sociétés (réelles).

 

Quand on pense aux saletés, indécences, malhonnêtetés, tromperies, vengeances, turpitudes de tout acabit qui s’étalent sans vergogne aujourd’hui chez nous comme ailleurs on se demande quel mécanisme inavouable peut se mettre en branle pour s’attaquer à un homme propre et sans défense[22].

 

Dans L’Ennemi, Pinget formule dans le romanesque ce qui dans le monde rée1 secoue les consciences, les savoirs et les pratiques. On pourrait sans doute réduire la figure du Romano à la fonction de transgression constante dans le discours romanesque et couper ainsi le texte du monde (de la société dans laquelle nous vivons). Mais le texte propose, à qui veut bien le faire, le parcours opératoire du juge[23], c’est-à-dire le travail qui, dans la vie réelle, par étapes, décide de l’innocence ou de la culpabilité des individus, de la vie ou de la mort d’un homme. Ce parcours consiste, pour le juge chargé d’une affaire (autrement dit d’un litige, d’un contentieux, d’un conflit) à, schématiquement :

 

1. établir les faits de la cause (Qui a fait quoi ? Qui accuse qui de quoi ?)

2. interpréter les faits de la cause au regard de la Norme (juridique).

 

Autrement dit, dans le réel, dans des affaires d’atteinte à la propriété physique et morale, le juge doit, pour le prétoire, choisir les faits pertinents en faisant dire à la Lettreson Esprit. Dans L’Ennemi, Pinget : met un terme à ce parcours, et c’est le seul objet clairement établi dans ce texte aux quêtes multiples : c’est le NON-LIEU, ou encore l’illustration du vide juridique. Il n’en fait pas pour autant basculer le texte dans le « répertoire du déjà-dit », mais au contraire dynamise une recherche contemporaine – et fondamentale à mon sens – sur la normativité juridique, le caractère régulateur du droit, les rapports de ce dernier avec la morale et la loi (dite naturelle). L’œuvre met en scène et questionne ce qu’un ouvrage récent appelle le flou du droit[24]. Et s’il n’est pas question de faire de Pinget un philosophe du droit[25], il me paraît en revanche important d’insister sur le fait que son œuvre permet aussi à ses lecteurs de lire, avec un peu plus de lucidité, le monde des hommes (sans doute la critique devra-t-elle un jour secouer le malentendu dans lequel elle  se complaît en ce moment par une mise à l’écart du « réel » et du « référent »[26]).  « La littérature ne dit pas qu’elle sait quelque chose, mais qu’elle sait de quelque chose ; ou mieux : qu’elle en sait quelque chose – qu’elle en sait long sur les hommes »[27].

 

« Ce qu’elle en sait » peut, dans le cas de L’Ennemi. être appréhendé dans les termes qu’emploie Jean-Pierre Richard dans son introduction à Onze études sur la poésie moderne [28]; c’est cette introduction dans son entier qu’il faudrait maintenant convoquer pour éclairer le deuxième parcours que je me propose de faire dans L’Ennemi. Nous avons déjà vu que le texte est « une médiation vers le réel[29]. ». Nous allons maintenant essayer de voir comment, dans sa « verticalité symbolique »,

 

le vide y ouvre à quelque chose, ou plutôt à ce sol, ce fond des choses qui permet à toutes choses d’être, d’être dans la distance qui les sépare de leur fond. L’exténuement y est l’accès d’une fraîcheur. Ou disons, si l’on veut, qu’avec des différences de visée, de registre, d’intonation … la poésie développe … comme une problématique rêvée de la présence[30].

 

Cette présence[31] se manifeste dans l’ensemble de l’œuvre de Pinget – L’Ennemi n’y fait pas exception – dans le « privilège accordé à l’entendu »[32]. Commentant le rôle accordé par Freud à l’entendu, Laplanche et Pontalis font les remarques suivantes :

 

  1. L’entendu, quand il fait irruption, rompt la continuité d’un champ perceptif indifférencié et en même temps fait signe, mettant le sujet en position d’interpellé.
  2. L’entendu, c’est aussi l’histoire, ou la légende, des parents, des grands-parents, de l’ancêtre : le dit ou le bruit familial, ce discours parlé ou secret, préalable au sujet, où il doit advenir et se  repérer[33].

 

 

Ces remarques me paraissent susceptibles de guider une « lecture » de l’entendu dans L’Ennemi ; elles permettront en tout cas de procéder à une reconnaissance du terrain, à défaut de faire entendre tout ce qui se joue dans la cosmogonie pingétienne.

 

Dans « l’inventaire de ce qui s’offre aux sens[34] », Pinget continue à « tendre l’oreille » et à faire entendre les « voix, familières à ses lecteurs (celles de Mortin, de Levert, de la Lorpailleur … autant de figures du Phoenix), sans, cette fois, de repères patronymiques. « Le narrateur » – dit le texte – « cite les propos de différentes personnes sans les distinguer[35] ». L’Ennemi est bien de ce point de vue  un « test de mémoire[36] »: il incite effectivement le lecteur à attribuer des lambeaux de paroles à des « figurants[37] » déjà rencontrés dans d’autres textes et donc à relire ces derniers. Aussi euphorisant[38] que soit ce jeu « familial » ou « généalogique », je voudrais surtout insister ici sur d’autres aspects du texte. Je laisserai également de côté l’isotopie de la sonorité, bien qu’il s’agisse là encore d’une dominante dans l’œuvre de Pinget[39]. Je me contenterai d’amorcer une réflexion sur les rapports conflictuels entre « le bruit » et « la voix » tels qu’ils se manifestent dans un énoncé comme « le bruit couvre sa voix[40] ». D’un côté, en effet, le texte pose les lieux comme des espaces sonores : « brouhaha dans la salle », « cliquetis et sonneries des flippers », « le feu crépite dans la cheminée », « neuf heures viennent de sonner à la pendule de la cheminée » ; il manifeste et suscite donc ce que l’on pourrait appeler une écoute de l’environnement[41]. A ce continuum des bruits du monde, un capteur auditif autocentré, « braqué sur soi », juxtapose un autre continuum, celui du creux de l’oreille : « Flot de paroles indistinctes », « une voix absente », « discours interminable », « des refrains faiblissent dans l’oreille secrète ». Il s’agit là de deux « écoutes » parallèles qui sont la manifestation d’un champ perceptif double (interne et externe) mais « indifférencié ». Simultanément, le texte procède à des ruptures de cette enveloppe sonique, et ceci de plusieurs manières :

 

–         par sa fragmentation même et sa diversité de discours, voire de langues ;

–         par la répétition ou l’écholalie :

….. on sonne… Il sonne à la porte. Pas de sonnette … le coup de sonnette à la porte d’entrée … à partir du coup de sonnette … le coup de sonnette ne vient pas »,

qui joue ici le rôle de signal, de mise en alerte de l’oreille ;

 

–         par des dysarthries, des traces archaïques ou idiolectales dans la coulée verbale :

« un courrier ou un coursier d’assurances – une Mercedes Deserl ou Desel – le facteur Tom – une tour en marchicouris – une consommateuse – se cotériser – congénitoire – un mastroquet –une couarde – un rapin – une fuie – une chie-dans-son-froc – un beau gniaf – trois ares de potager – les endroits où il serre ses documents – décaquer – payer le lard du chat – un galetas » etc. ;

 

–         par la fonction phatique qui interpelle (directement ou indirectement) le lecteur :

Alors, encore dans les emmerdes ? bref qu’est-ce que je disais … Faites appel à toute votre imagination… soyez patient … Vous vous êtes peut-être mal embarqué … en vous fiant dès le début à certaines apparences… Allons, courage je suis avec vous encore une fois et ferai de mon mieux pour vous guider dans ce dédale.

 

Patience… Moi non plus je n’y vois pas clair, nous sommes à la même enseigne…  Voulez-vous que je vous dise ? … Pas bien intéressant ce que je vous raconte mais il faut que vous sachiez comment ça se passe si vous voulez comprendre la suite[42].

 

« Oreille porte de ma voix » écrivait Apollinaire[43], et ceci pourrait être un raccourci du projet pingétien ; l’écriture de Pinget procède en effet à la mise en place d’un dispositif d’écoute[44]  invitant le lecteur à non seulement entendre les bruits du monde mais aussi à tendre l’oreille à ce qui fait signe dans le texte : la voix-présence du sujet. Ce sujet est à l’écoute du « tumulte anonyme » ; il est le « porte-parole » de ce « bruit des choses dites redites interdites d’une génération à l’autre[45] » ; c’est dans ce réseau de dits qu’il advient, c’est là où il se repère dans « ce lieu dès le début du murmure chuchotement illocalisable voix de partout. »[46]

 

Dans L’Ennemi Pinget guide son lecteur dans ce parcours initiatique en adoptant certaines des conventions des Mysterientexte (le jeu des coincidentia oppositorum,[47] des scénarios d’initiation[48], des images et symboles attendus du labyrinthe ou du dédale, du culte des ancêtres par exemple) et en proposant des références explicites à l’alchimie[49]. L’entendu est bien alors l’histoire, la légende, le mythe, la Culture, ce « discours parlé ou secret » mis en scène comme objet de la quête de l’homme moderne, désir « d’une renovatio qui puisse transmuer l’existence[50] ». C’est à mon sens l’un des défis majeurs de l’œuvre de Pinget que d’exercer l’oreille de son lecteur à l’entrelacs de discours, de figures et de symboles que porte l’histoire, dans ce qui se présente en surface comme chroniques de la vie de province, variations sur la comédie humaine, propos de bistro ou échanges terre à terre, autant de pièges « qui laissent peu de chance au lecteur le plus averti de se retrouver dans ce dédale »[51]. Sans doute est-ce là une demande à peine déguisée de Pinget vis-à-vis de son lecteur, une présence indéniablement, une « invitation au voyage » sûrement. Et si les moyens de transport sont dans ce texte aussi, pléthoriques (voiture, machine, tracteur, auto, moto, Mercedes, Peugeot, Cadillac, grosse tire, camion, train, vélo, chignole, ambulance, roulotte etc.), c’est bien pour que se traverse un espace culturel. Ces « déplacements » multiples ayant aussi pour fonction de faire entendre ou voir de « petites choses », celles qu’un voyageur pressé ne peut jamais saisir parce qu’il n’est jamais à la bonne distance. Connivence il y a indéniablement dans le discours romanesque – « l’absence du destinataire est donc une fable »[52] – pour que se construise un univers symbolique et partagée « avec l’aide d’une conscience amie », dans la « sublimation espérée du texte anecdotique »[53]. Cette « sublimation » est opérée par des moyens souvent très anodins (s’intégrant parfaitement par exemple au fait divers ou à la chronique de la vie de province), et ce sont eux que je vais évoquer rapidement.

 

Si dans « l’échoppe du cordonnier »[54], nous retrouvons la figure de Jacob Boehme, sans doute pourrons-nous voir également dans la figure du maître celle du souffleur, alchimiste empirique, qui « s’essouffle », « étouffe », « suffoque », a des « accès de peur » ou est « atteint de bronchite ». ; ou encore qu’Hermès et le conservateur ne font qu’un. Le Romano convoque bien évidemment le Tarot des Bohémiens, objet ésotérique s’il en est, mais aussi tout un pan de notre histoire : sa roulotte fait dans le texte image d’Athanor : « une lueur qui filtre par la petite fenêtre. »[55] Le texte est ainsi saturé de signes qui incitent (ou devraient inciter) le lecteur – « nouvel adepte » – à chercher leur combinatoire, laquelle peut se lire dans le jeu des couleurs : le noir des ténèbres, de la putréfaction, des corbeaux, le banc de la résurrection, du cygne. Ces couleurs sont des étapes de la « descente requise aux confins de soi »[56], un voyage d’ exploration evrs les limites d’un pays, d’un territoire : celui de la mémoire des hommes et de leur quête du spiritus mundi. Si à la page 100[57] le maître « respire », c’es sans doute qu’à mi-chemin du texte « la lampe diffuse une lumière rose » et que la quête de la « Pierre philosophale » dont on dit qu’elle libère les bronches et humecte la trachée artère – est remotivée par ce « destinataire » qui, à son tour, reconstruira la maison du poulet, l’œuf philosophique, avec de la galle de chêne ou du crachat de lune…

            Il serait absurde de placer Pinget da,ns les mots ou dans l’ombre de Leibniz – Natura non facit saltus – ou de toute autre figure de notre histoire ; il est à mon sens, tout ausis absurde de ne pas écouter le paradigme humain dans les mots sur la page, seul capable de nous faire entendre la cosmogonie primitive que Pinget nous invite à lire dans ce lieu du mystère certes, mais aussi maïeutique que, dans « le creuset du beau travail », il nous revient de « refondre en marge du bavardage »[58].

 

J’espère avoir montré dans cette lecture rapide de L’Ennemi que, chez Pinget, Balzac est en voisin. Il n’est sans doute pas indispensable d’avoir musardé ddu côté de Saché – en Touraine – pour le savoir, mais peut-être faut-il simplement se souvenir que Balzac c’est aussi La Recherche de l’Absolu et L’Elixir de longue vie.

 

Mehr Licht !

 


[1] CALVINO Italo, La machine littérature (trad. M. ORCEL et F. WAHL), Paris, Seuil, 1984, p. 49.

[2] PINGET Robert, L’Ennemi, Paris, Minuit, 1987, p. 7.

[3] L’Ennemi, p. 163

[4] L’Ennemi, p. 26

[5] L’Ennemi, p. 68

[6] PINGET, Identité, Paris, Minuit, 1971, p. 17.

[7] L‘Ennemi, p. 57.

[8] CALVINO, op. cit., p. 49

[9] Sans Domicile Fixe

[10] L’Ennemi, p. 94

[11] Lors d’une conférence récente au Centre Pompidou, voir BESNIER Jean-Michel, « Textes et actions avec Paul Ricoeur », CNAC magazine, Paris, no. 41, pp. 29-35.

[12] L’Ennemi, p. 15

[13] ELIADE Mircea, La Nostalgie des origines, Paris, Gallimard, 1971, p. 309

[14] L’Ennemi, p. 110

[15] L’Ennemi, p. 179

[16] L’Ennemi, p. 111-112

[17] ‘Ce nom fait rupture dans le domaine patronymique « habituel » de Pinget ; sa motivation peut s’expliquer par les deux sèmes de chaleur et de déplacement, symboles de l’alchimie et du voyage qui travaillent tout le texte.

[18] L’Ennemi, p. 180

[19] Cette figure informe en contrepoint tout le texte ; il faudrait la saisir dans l’œuf philosophique, quintessence trinitaire et dans le Veni Creator en particulier.

[20] L’Ennemi, p. 181-182

[21] L’Ennemi, p. 91

[22] L’Ennemi, p. 108

[23] Four une discussion de cette question, voir l’excellent article de Theodore IVAINER, « L’interprétation des faits en droit », dans CAHIERS CONFRONTATION, Aubier-Montaigne, Paris, no. 17, 1987, pp. 73-102.

[24] DELMAS-MARTY Mireille, Le flou du droit. Du code pénal aux droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 1986

[25] Il a toutefois une formation de juriste et a pratiqué le pénal ; n’oublions pas non plus qu’un des grands procès de l’Histoire s’est déroulé récemment à Lyon …

[26] Cette remarque demanderait un long développement qui n’est pas de mise ici ; j’y reviendrai.

[27] ROGER Philippe, Roland Barthes, roman, Paris, Grasset, 1986, p. 342.

[28] RICHARD Jean-Pierre, Onze études sur la poésie moderne, Paris, Seuil, 1964.

[29] RICHARD, op. cit., p. 7.

[30] RICHARD, op. cit., p.9

[31] « Ineffable présence en fin. d’aventure », L’Ennemi, p. 39

[32] LAPLANCHE Jean et PONTALIS J .B, « Fantasme originaire ». Fantasmes des origines. Origines du fantasme, Paris, Hachette, 1985, p. 50

[33] L.APLANCHE et PONTALIS, op. ci t, p. 51

[34] ·PINGET, Cette voix, Paris, Minuit, 1975, p. 31

[35] L’Ennemi, p.53

[36] L’Ennemi, p.53

[37] Le texte propose d’ailleurs une isotopie de la « représentation », cf. « tableau », « comédie », « divertissement », « fête » etc.

[38] Si tant est que l’on puisse ou veuille entendre ce dit.

[39] L’écriture de Pinget est de ce point de vue (mais pas seulement !) tout à fait singulière ; pour l’analyser correctement, il faudrait étudier ses textes pour la radio dont on peut dire qu’ils ont changé l’ écriture radiophonique contemporaine.

[40] L’Ennemi, p.19

[41] ‘Comme introduction à cette question de l’écoute, je consei.lle(rais) : TOMATIS Alfred, L’oreille et le langage, Paris, Seuil, 1978.

[42] L’Ennemi, p.43 ; 71, 93, 97, 98.

[43] APOLLINAIRE Guillaume, Les neuf portes de ton cOrps, Œuvres poétiques, «  Paris, Gallimard/La Pléiade, » 1959, p. 620

[44] L’Ennemi, p.164

[45] Cette voix, p. 114

[46] Cette voix, p. 24

[47] ELIADE, op. cit., p. 308.

[48] C’est ainsi, comme rite initiatique, qu’il faut à mon sens lire le fragment 19, pp. 25-26. On y remarquera en particulier « la cueillette ». La découverte de cette dimension de L’Ennemi pourrait être amorcée par une étude des variantes de ce rite initiatique (cf. le fragment 48, pp. 64-65-66 par exemple) laquelle mènerait, je pense, à une lecture avertie dans ce domaine.

[49] Laplace me manque ici pour développer cette lecture qui sera publiée ailleurs ; je suggérerais toutefois pour le moment comme introduction à cette question, l’article de Bettina KNAPP : « Deciphering an alchemical cipher : Robert Pinget’ s Paralchimie » in Review of Contemporary Fiction, Elmwood Park, IL, USA, 1983, III, 2, pp. 230-236.

[50] ELIADE, op. cit., p. 230.

[51] L’Ennemi, p.162

[52] L’Ennemi, p.101

[53] L’Ennemi, p.101-193

[54] cf la note 49. Je me borne ici à « accrocher l’oreille » du lecteur

[55]  L’Ennemi, p.96

[56] L’Ennemi, p.182

[57]  fragment 71 d’un texte qui en compte 12 x 12 = 144.

[58] L’Ennemi, p.39