Jean-Patrice Courtois, université Paris Diderot

 

Robert Pinget, La Fissure précédé de Malicotte-la-Frontière, éd. Clothilde Roullier, MetisPresses, 2009 et Mahu reparle, éds. Martin Mégevand et Nathalie Piégay-Gros, Editions des Cendres, 2009.
recension parue dans la revue Europe, 89e année — N° 981-982 / Janvier-Février 2011
  

Des trésors de la Bibliothèque Jacques Doucet nous sont parvenus trois textes inédits de Robert Pinget, publiés en deux livres. Et ce ne sont pas seulement des textes nécessaires aux spécialistes ou aux amateurs engagés, mais à tous les lecteurs qui veulent découvrir Robert Pinget ou, du moins, accompagner leur découverte de textes plus rares. Et cela, parce que le monde de Pinget y est tout entier présent. Malicotte est une pièce de théâtre, évincée de la réédition de 1966 de Entre Fantoine et Agapa, et c’est une véritable découverte. En un acte, quelque chose existe fortement entre deux personnages, une femme qui dessine et un homme qui se sent enchevêtré physiquement par les frontières : à deux, et en deux tableaux et un acte, ils s’en libèreront, emblématisant le chemin de jeunesse de Pinget quittant Genève pour entrer aux Beaux-Arts à Paris. Le personnage de Malicotte donne son nom à la pièce en se transformant en nom de lieu délimitant : c’est bien l’espace qui dénoue les liens indistincts et c’est donc en lui qu’on doit dessiner le libre passage des frontières. C’est encore pourquoi ce bref intermède montre une vocation indiscutable pour l’espace scénique qui pourrait parfaitement accueillir cette pièce.

La Fissure, publié dans le même volume, est tout autre chose. C’est, d’abord, un dispositif de deux colonnes de textes, séparés par une croix que dessine l’espace typographique laissé en blanc. Quatre pavés sur la page et deux lignes de récit, la barrière horizontale n’étant qu’un saut de ligne, tandis que la barrière verticale distingue les deux récits indépendamment l’un de l’autre (sauf les cinq dernières pages recousues si l’on peut dire et ne laissant plus apparaître que la double récitation). On sait que Pinget accorda beaucoup d’importance aux architectures, au tracé des sillons de fondation des villes, notamment celui du rituel étrusque, et cette architecture spatiale de l’écriture en témoigne parfaitement – Charrue en sera, du côté des carnets de Monsieur Songe, un autre témoignage par son titre. Mais derrière ce dispositif expérimental, qu’on peut et doit rapporter aux années 70 auxquelles il appartient de plein droit (années probables de composition vers 1973-75), se cachent à la fois les éléments du monde de Pinget, le neveu, la bonne, Mortin, Théodore, l’épicière, le village et à la fois un essai de soumettre les données de son écriture, le prosaïque, l’humour, l’intrusion réticente du savoir, à un cadre formel donné. On sent que le mouvement de l’écriture cogne contre les limites des pavés typographiques et que cela cherche la découverte d’un type d’énergie neuf. L’absence de ponctuation, le régime « poétique », symbolisé et contrarié à la fois, la pression du « cadre » contre les objets, les descriptions, les portraits, les scènes et les listes, les espaces du cimetière et le leitmotiv des contre-allées (colonne de gauche), la thématisation de l’architecture par l’intermédiaire de noms fictifs (Van Roewen ou Louis Dubard) glissent un petit roman entre les grilles typographiques de la double séparation et deviennent alors les outils dynamiques de représentation de cette pression à neuf. L’humour délivre le secret de cette opération en un lieu qui le désigne subrepticement : « c’était la croix et la bannière pour nous mettre le nez dans un livre » (colonne de droite) – en effet, la croix typographique est un ressort tendu qui doit délivrer de la lecture, dans les deux sens de l’expression, c’est-à-dire jouer sur la tension dans l’espoir de tomber du bon côté de la fissure, là où ce livre invente sa lecture.

De lecture tangente, il ne saurait être question avec Mahu reparle, écrit vers 1968 selon les éditeurs, avant 1969 en tout cas. Mahu était apparu dans Mahu ou le matériau, paru en 1952. Voici qu’il « reparle » sans qu’on sache à qui, dans cette esquisse qualifiée à juste titre par les éditeurs de « précipité narratif de la manière de Robert Pinget dans les années soixante ». C’est, pour une esquisse, un texte à part entière, plein et sans trous, d’une drôlerie considérable et d’une facture qui peut en effet faire douter que le terme « esquisse » soit approprié pour le qualifier. Le monde de Pinget est là, Fantoine, Agapa, la Lorpailleur, le village, Mortin et ses mémoires et le système de vases communicants des personnages, des noms et des lieux, fait son office avec une efficacité pleine de justesse et d’élégance au sein même d’un registre cohérent et inventif d’un phrasé prosaïque. Mahu reparle est écrit à la voix et à la reconstitution très fine et terriblement exigeante d’une expression orale particulière, celle d’une conversation longue et sans réponse, qu’on appellera ici le monologue écouté. Du rire propre à Pinget, celui-là qu’une lecture qu’il fit à l’Ecole Normale Supérieure de Gibelotte donna à entendre de façon irrésistible, il doit être question comme d’une conséquence de l’inventivité phrastique prosaïque. Il est d’une texture qui conjugue les connexions improbables, incongrues et indécentes avec une capacité foudroyante, celle qui se donne le pouvoir d’accréditer le sordide. Rendre foudroyant une dimension placide et crédible une dimension sordide, tels sont les deux actes qui donnent une idée des enchevêtrements de tonalités à faire entendre. Un tel schéma conversationnel de cette voix lancée dans le vide, mais dont quelque chose nous indique qu’elle est écoutée, donne une dimension structurante à l’aspect qualitatif des tons qu’on serait en peine de décrire en peu de mots. Le tout se fait en douceur, sans effraction particulière, mais avec l’appui d’un ancrage idéologique qui, pour être discret, n’en n’est pas moins là, même s’il est à mettre au compte de Mahu (une fonctionnaire comme la Lorpailleur, la Goldshitt et son argent, pour citer deux exemples). L’essentiel se tient dans les distorsions paradoxales du langage qu’effectue Mahu lorsqu’il emploie un mot pour un autre, mais que, ce faisant, il emploie l’autre mot pour un sens propre, en un retournement interne à la distorsion. Ainsi, la petite Sylvie qui accouche de « deux jumeaux nègres », aura t-elle, selon le maire, « droit aux allocutions » – on a aussi « les mémoires costumes de Mortin », les « incurables » de la bibliothèque de M. Sagrin, les moinastères, le Morbican, la guerre d’Indonchine et last but not least « l’histoire de songe dans une revue de nuit ». Retourner le masque des images de soi par la bande est un art qui, poussé à ce degré, méritait, exigeait même, on en conviendra, que Mahu reparle. Cette édition précieuse d’un inédit, édition de surcroît de belle facture, nous donne une occasion de lecture rare: il faut donc la saisir.

Jean-Patrice Courtois